Camille Giovannini •
Troubles du sommeil, stress, anxiété, dépression, burnout ou même suicide : ces réalités concernent une part importante des travailleur·euses en Suisse, et les enquêtes de l’Office fédéral de la statistique attestent, depuis 2012, d’une tendance à la hausse des indicateurs de troubles psychiques liés au travail.
Tel est l’état des lieux dans le contexte d’un capitalisme néolibéral drapé d’une démocratie représentative élective, inopérante face à cet état de fait.
La responsabilisation libératrice à l’assaut de l’État social
La pression exercée sur les salarié·e·s via une organisation du travail façonnée par les impératifs néolibéraux de performance, de rentabilité financière et d’efficience économique constitue un facteur majeur des problèmes de santé mentale au travail. Porteuses de cette logique marchande, les réformes néolibérales sont déployées dès les années 1980 dans le secteur privé, ainsi qu’au sein de l’État et de son mode d’intervention dans la sphère publique. Elles y visent en priorité l’État social, considéré comme un frein à la croissance économique, à cause du coût des politiques de redistribution et d’assistance, ainsi que du sentiment de déresponsabilisation qu’elles engendreraient chez les individus. L’objectif d’efficacité économique appelle donc des politiques visant conjointement la réduction des coûts des services publics et l’adaptation de l’individu au contexte de compétition économique mondiale. Outre la diffusion de normes visant l’intériorisation des valeurs marchandes, sont alors promues à la fois la stigmatisation de la dépendance à l’État et la valorisation de l’individu rendu plus autonome par la « responsabilisation libératrice ». Ainsi naquit un nouveau mode de gouvernement « à distance » des conduites des individus : fondé sur l’empowerment, il serait plus économique et efficace car vise à ce qu’ils se gouvernent mieux eux-mêmes. Ce transfert de la responsabilité étatique sur les individus conduit à l’individualisation des problèmes collectifs.
Le gouvernement individualisé des conduites de santé mentale au travail
Cela se traduit dans le domaine de la promotion de la santé mentale au travail par la construction d’environnements incitatifs visant à orienter les décisions des individus, supposés libres mais aussi responsables de leurs choix, vers l’adoption de comportements favorables à leur santé. Se développent alors des actions ciblant les travailleur·euses, plutôt que l’organisation du travail, les incitant par exemple à assister à des séances de méditation, des ateliers de gestion du stress ou du burnout. Bien que prédominantes, les mesures de ce type peinent à démontrer leur efficacité, car visant l’adaptation des individus au cadre existant, déterminé par le management dans une logique top-down, elles leur font porter la responsabilité de problèmes qui ont une origine structurelle et ne s’attaquent dès lors pas à leur cause. En favorisant l’intériorisation de la contrainte sociale, elles sont même susceptibles d’aggraver ces problèmes, d’autant plus que l’action sur les causes est refusée. Ainsi, paradoxalement, les indicateurs de troubles psychiques au travail continuent d’augmenter, alors même que les mesures visant à les prévenir se multiplient. Ce mode d’administration de la santé mentale au travail repose sur l’interprétation néolibérale du concept d’empowerment qui en fait un synonyme de capacité d’agir et de responsabilisation individuelles à l’intérieur du système. Le concept initial en est dénaturé, parce que circonscrit à sa dimension individuelle sans prise en compte de la dimension structurelle des rapports de pouvoir.
Le pouvoir d’agir en entreprise délibérée
Or, la promotion de la santé mentale au travail vise l’empowerment radical, ou développement du pouvoir d’agir en français, des personnes sur le système, pour le changer. Née au sein du mouvement féministe états-unien des années 1970, l’approche de l’empowerment radical vise l’émancipation individuelle et collective par la reconfiguration des relations de pouvoir. D’ailleurs, les interventions de promotion de la santé mentale au travail les plus efficaces du point de vue de nombreux·ses chercheur·euses, mais aussi les plus subversives de celui des tenant·es du statu quo, sont celles qui permettent le développement du pouvoir d’agir des salarié·e·s à travers leur participation effective à l’élaboration de solutions adaptées à leurs besoins, dans une logique bottom-up. Pour ce faire, une action spécifique sur l’organisation du travail est privilégiée : la mise en place d’espaces de discussion démocratiques centrés sur le travail. Intégrés dans le temps de travail et fondés sur le principe de subsidiarité, ils sollicitent les savoirs d’expérience des travailleur·euses et sont structurés pour favoriser la réflexion et la délibération collectives sur l’activité, permettant la confrontation des points de vue à tous les niveaux de l’organisation. Dans une « entreprise délibérée », pour citer Detchessahar, le management reconnecté avec la réalité du travail de terrain se voit refondé par le dialogue, ce qui ouvre un espace pour l’agir politique au sein de l’organisation. S’agit-il d’un terreau propice au développement d’expérimentations de démocratie au travail, à envisager également comme levier face à la « dépossession machinique » ?
Reprendre possession du travail face au taylorisme augmenté
Le paradigme de l’industrie 4.0, incarnant la quatrième vague de développements technologiques portée par Internet, se fonde sur l’interconnexion et la communication entre les systèmes, basés sur des machines ou sur l’interaction humain-machine. Carbonell y identifie un « taylorisme augmenté » par les nouvelles technologies et l’intelligence artificielle qui se caractérise par l’amplification des principes de l’organisation taylorienne du travail. En l’occurrence, la séparation entre la conception du travail et son exécution se renforce, consolidant le monopole de l’organisation du travail par la direction, et accentuant la perte de contrôle des travailleur·euses de terrain sur le processus de production. Or, ce nouveau taylorisme accentue l’intensification du travail par la surveillance des comportements, l’évaluation constante des performances et la réduction de l’autonomie. S’il s’étend aux professions hautement qualifiées, il se manifeste particulièrement sur les plateformes numériques de travail recourant au management algorithmique, lequel exerce une discipline invisible incitant les travailleur·euses à l’autodiscipline, ainsi que dans le secteur de la logistique. Des risques pour la santé mentale sont documentés, par exemple dans le cas spécifique de l’assistance vocale à la préparation des commandes en logistique : après quelques mois d’utilisation du casque audio leur dictant chacune des tâches à effectuer, les travailleur·euses rapportent irritation, stress, surcharge de travail cognitive et physique, mais aussi des sensations de robotisation ou de déshumanisation. Ainsi transparaît la dimension particulièrement contraignante et dépossédante que peuvent revêtir de tels systèmes.
Dans ce contexte, développer le pouvoir d’agir à travers la promotion de la santé mentale au travail apparaît comme une réponse possible aux problèmes de santé mentale, à la dépolitisation des enjeux qui y sont liés, ainsi que pour la reprise de contrôle sur l’activité. Plus largement, peut-il constituer un ferment pour le développement de communs productifs ? Selon Thomas Coutrot, suivi par Brancaccio et ses collègues, ceux-ci associent toutes les parties prenantes concernées par l’activité productive, dont les travailleur·euses et usager·ères, à la définition de ses finalités et à sa gestion, tout en reposant sur la propriété commune des principales ressources et moyens de production. Ils sont la concrétisation du principe du commun comme mode de production.
En Suisse comme ailleurs, les mesures participatives en promotion de la santé mentale au travail restent marginales, notamment faute de base légale contraignante. Pourquoi sommes-nous si mal doté·es en la matière ? Un projet de Loi fédérale visait pourtant à renforcer la prévention et la promotion de la santé, et à lever le frein aux dépenses y relatives. Celui-ci a fait son petit bout de chemin avant d’être coulé en 2012 par le Conseil des États. Dans le rapport de Promotion Santé Suisse sur l’échec de la loi (2013), on lit que la campagne médiatique et le lobbying permanent de l’Alliance des milieux économiques pour une politique de prévention modérée ont été décisifs dans l’échec du projet, cristallisant l’opposition entre responsabilité individuelle et étatique. Si l’alliance se fonde en réaction à « l’activisme démesuré de l’Office fédéral de la santé publique », d’autres opposant·e·s fustigent en toute modération « l’offensive des talibans de la santé »… on n’est pas sorti·es du sable !
llustration: Phoenix Rising, Automne 1983. Volume 4, numéro 2
