Le projet de Pages de gauche

2012 • Pages de gauche a dix ans

Lors de la parution d’un livre pour les dix ans du journal, voici comment le comité de l’association analysait cette première décennie d’existence.


Le projet de lancer un nouveau journal de gauche en Suisse romande est né en 2001, à un moment où le néolibéralisme semblait avoir conquis les têtes au sein de la gauche européenne. C’était le temps de Blair et de Schröder, du manifeste du Gurten et des remises en cause des États providence scandinaves. On ne parlait plus que de « troisième voie », de privatisation de services publics toujours dispendieux, de libéralisation de monopoles publics forcément inefficaces, et d’une globalisation qui allait, croyait-on, enrichir tout le monde. Les résistances contre ce raz-de-marée idéologique étaient éparses et affaiblies, mais c’est précisément la nécessité d’une telle résistance qui a conduit à la création de Pages de gauche, dont le premier numéro sortait en mai 2002.

Dix ans plus tard, on ne peut s’empêcher de regarder avec un peu de commisération ces idéaux naïfs d’une partie des gens « de gauche », puisqu’ils se sont fracassés contre la réalité du fonctionnement des économies capitalistes. Celles-ci sont en effet devenues encore plus inégalitaires, plus autoritaires et moins libres qu’elles ne l’étaient auparavant, tout simplement parce que cette « révolution néolibérale » n’avait en réalité qu’un seul objectif : renforcer le capital. Autrement dit, il fallait renverser les conquêtes des années d’après-guerre, lorsque les travailleuses·eurs étaient parvenu tant bien que mal à renforcer leur position. Le néolibéralisme a donc surtout correspondu à un retour du capitalisme à ses fondamentaux : profit maximal et exploitation des travailleuses et des travailleurs. En bonne logique, il ne s’est d’ailleurs nullement accompagné d’une lente disparition de l’État, mais bien au contraire de son recentrement sur la seule défense de ce pour quoi il a été créé à l’origine : le bon fonctionnement du système capitaliste. C’est en revanche tout ce que la gauche et le mouvement ouvrier avaient réussi à ajouter à cette fonction minimale de l’État qui a été systématiquement attaqué : sécurité sociale, retraites, fiscalité redistributive, services publics, etc.

La lutte contre ces tendances toujours présentes doit se faire sur plusieurs plans. Elle doit être menée, d’abord et avant tout, sur les lieux de travail, dans les activités quotidiennes des un·e·s et des autres, contre le patronat, contre le capital, contre le patriarcat, contre la bureaucratie, contre la hiérarchie. Elle doit être menée ensuite, dans le prolongement de ces premières luttes, dans l’espace politique : campagnes référendaires, projets de loi, élections, engagement au sein d’un parti politique, etc. Elle doit enfin se déployer au niveau des idées. Sans les précédentes, cette dernière lutte n’a aucun sens, elle doit donc les accompagner. C’est cette analyse qui a guidé les personnes qui ont fait Pages de gauche depuis dix ans, et qu’elles ont mises en pratique au fil des numéros du journal. Sans luttes concrètes, le socialisme ne serait qu’une idée vide ; sans réinterprétations permanentes à la lumière de ces luttes, le socialisme ne serait qu’un dogme ; mais sans idées, les luttes sociales et politiques de la gauche auraient toutes les chances de répéter inlassablement les erreurs du passé (Marx le disait déjà), et seraient dépourvues de toute puissance d’universalisation. Si la résistance des ouvrières·ers des usines géantes de Chine, si les mouvements révolutionnaires des pays arabes en 2011, si les textes de Marx ou de Jaurès ont un sens pour nous, c’est bien parce qu’ils portent tous en eux une qualité universelle. Aucun·e militant·e socialiste n’est condamné·e à la solitude ou à l’inintelligibilité de sa situation, car celle-ci s’inscrit dans des logiques qui affectent pareillement des millions d’autres personnes. Ce que l’on ne peut toutefois lui offrir, ce sont des solutions toutes faites à ses problèmes, ou les plans d’un futur tout droit sorti des cerveaux des intellectuel·le·s du parti. C’est cette difficile et interminable articulation entre les idées et les actes, entre l’héritage du passé, la liberté présente des hommes et des femmes de gauche, et les perspectives que nous nous offrons à nous-mêmes pour le futur, que Pages de gauche a cherché à effectuer depuis dix ans.

« On l’a toujours dit, la politique est l’art du possible. Cela ne supprime pas notre initiative : puisque nous ne savons pas l’avenir, il ne nous reste, après avoir tout bien pesé, qu’à pousser dans notre sens. Mais cela nous rappelle au sérieux de la politique, cela nous oblige, au lieu d’affirmer simplement nos volontés, à chercher difficilement dans les choses la figure qu’elles doivent y prendre. »

Maurice Merleau-Ponty, Humanisme et terreur, essai sur le problème communiste (1947)

Ni catéchisme, ni voix officielle d’un parti ou d’un courant, Pages de gauche a précisément cherché à poursuivre une tradition socialiste démocratique (celle-là même que décrit Dan Gallin ici), à identifier les lieux où elle s’incarne aujourd’hui et à dégager ce que pourraient être quelques-uns de ses projets pour les années à venir. Dans cet esprit, nous avons choisi de placer ce volume anniversaire sous le signe d’une inscription dans cette tradition, en reprenant les neuf revendications de la grève générale de 1918 en Suisse et en testant d’une certaine manière leur actualité. Nous avons donc classé les articles des 112 numéros de Pages de gauche dont est issue cette anthologie selon ces revendications, auxquelles nous en avons ajouté trois qui nous semblaient importantes aujourd’hui et qui ont orienté les réflexions du journal ces dix dernières années : la question des migrations, le rapport aux autres partis ou mouvements de gauche et l’écologie. Cette large sélection d’articles (144 au total) n’a pas pour ambition de témoigner de la constance, de la cohérence ou du pouvoir d’anticipation des rédactrices et rédacteurs du journal, mais plutôt de montrer comment celui-ci a traversé ces années, est resté ferme sur certains points tout en évoluant sur d’autres. Nous nous sommes aussi efforcés de rendre compte de la diversité des différentes rédactions qui se sont succédées pour écrire ces articles depuis 2002, diversité qui a depuis le début occasionné de nombreux débats, parfois passionnés, sur quantité de sujets.

Il nous a aussi paru important, compte tenu du caractère toujours minoritaire de la mémoire de gauche, en Suisse et ailleurs, de permettre à Pages de gauche d’avoir une existence plus durable et mieux assurée que celle, un peu précaire parfois, que lui garantissent ses numéros mensuels. Cette anthologie permettra donc de garder la trace d’une petite partie du travail des rédactrices et des rédacteurs du journal pendant ces dix années. Une exploration plus en détails du journal est toujours possible sur notre site Internet – www.pagesdegauche.ch – sur lequel se trouve l’intégralité de nos archives.

Dans l’éditorial du numéro 0, envoyé en mars 2002 à des militant·e·s de gauche, la rédaction écrivait que le monde était aujourd’hui « à l’envers », puisque c’était un monde dans lequel se battre pour le progrès social était automatiquement assimilé au conservatisme, par une falsification du sens des mots quasi orwellienne. Un monde à l’envers également, pour la gauche, puisque le fatalisme y était érigé en valeur suprême. There is no alternative, proférait comme une sentance l’exécrable Margaret Thatcher dans les années 1980. Il n’y a pas d’autre système que celui dans lequel nous vivons, il y aura toujours des riches et des pauvres, des puissant·e·s et des faibles, et le seul projet que l’on offre aujourd’hui aux individus est de chercher par tous les moyens à se retrouver du bon côté de la barrière érigée entre les un·e·s et les autres.

Dix ans plus tard, le système capitaliste accumule les crises, alors que ressortent des chemins perdus de l’histoire quantité de projets alternatifs. On se souvient alors que la misère n’est pas une fatalité, pas plus que les inégalités économique béantes d’aujourd’hui. On se rappelle les expériences de gestion économique non capitaliste : coopératives ouvrières, autogestion, socialisme, communisme, etc. On réapprend surtout la lutte, puisque le capital aux abois durcit le ton et se prend à repenser à certains moyens qu’il faisait naguère encore mine de repousser : autoritarisme, militarisme, surveillance et État policier, sinon pire. Soudain, « crise » oblige, cette démocratie qui était censée distinguer les régimes de l’Ouest des sinistres dictatures de l’Est ne paraît plus aussi indispensable à la gestion de nos sociétés. À cet égard, on ne doit jamais oublier que les riches et les puissant·e·s n’abandonnent jamais volontairement le pouvoir qui est le leur, et qu’ils et elles n’ont jamais reculé devant les pires extrémités pour le conserver.

Tout bien considéré, il nous semble toutefois que, depuis quelques années, les masques sont tombés et que le monde, s’il n’est pas pour autant « à l’endroit », a du moins retrouvé sa clarté et son orientation. Les fronts y sont plus clairs, il est à nouveau possible de parler du capitalisme et de son dépassement sans passer pour une pièce de musée. Le constat que le système économique actuel appauvrit des catégories croissantes de la population est presque devenu un lieu commun. Surtout, l’idée fondamentale qu’il est nécessaire de transformer en profondeur ledit système parce qu’il est inacceptable est partagée par un nombre croissant de personnes. Il y a dix ans, c’était absolument inimaginable. Aux côtés de beaucoup d’autres, Pages de gauche a contribué à maintenir cette idée en vie alors qu’elle était devenue bien faible.

Le comité de Pages de gauche, juin 2012

Pour commander le livre: info@pagesdegauche.ch

2001 • La création du journal

Lors de sa création en 2001, quatre personnalités socialistes expliquent les raisons d’une publication comme Pages de gauche.


Franco Cavalli

Après la chute du mur de Berlin et le triomphe du néo-libéralisme, la gauche a été pendant longtemps comme tétanisée. Le discours et le débat intellectuel et théorique ont longtemps disparu. Au mieux, on essayait de se défendre comme on pouvait. En ont profité ceux qui, se donnant l’image de modernité, ont réussi à propager la soi-disant «troisième voie», dont aujourd’hui tout le monde mesure l’énorme faiblesse. Enfin le vent vient de changer. Au niveau mondial cela se manifeste par le «mouvement des mouvements» de Seattle à Porto Alegre. Contrairement à 1995, cette fois aussi la majorité des nouveaux votants en France a voté à gauche. En Suisse, même la droite la plus dure met dans les tiroirs les projets de privatisation. Il est donc grand temps de passer à l’offensive. Cela d’autant plus que la ligne politique du PSS reste encore un peu floue et que donc le débat théorique et intellectuel devient urgent. Pages de gauche représente un petit pas dans ce chemin, que nous devons à nouveau emprunter pour rebâtir une gauche d’attaque, une gauche de gauche.

 

Valérie Garbani

Nous sommes toutes et tous sous le choc de l’échec à la présidentielle française du candidat du Parti socialiste. Au premier jour de la campagne, Lionel Jospin a déclaré, en fonction d’une stratégie électoraliste qu’il croyait gagnante, qu’il n’était pas socialiste. Finalement, et enfin, à l’approche du jour de l’élection, il a réaffirmé ses convictions, sincères, à gauche et à gauche seulement.

Le verdict du 21 avril 2002 en France appelle à mon sens un plaidoyer au soutien de Pages de gauche. La gauche et la droite, ce n’est pas la même chose. Pourtant, dans le paysage médiatique suisse, les grands groupes de presse veulent que ce soit la même chose. Ils poussent le parti socialiste au centre en stigmatisant, voire en ridiculisant, la grande majorité des socialistes qui se veulent encore, et toujours, de gauche. En France, le coq est mort. Les valeurs démocratiques ont été ébranlées. Or, la démocratie c’est aussi, en particulier dans la société de l’information actuelle, la diversité de la presse ou, plus idéalement, une presse qui relaie équitablement et déontologiquement toutes les sensibilités, même celles non partagées par les rédactions.

Le mensuel Pages de gauche répond à cette carence, soit à mon sens à un besoin. Je l’espère vecteur des opinions socialistes, peu et/ou mal relayées par la presse professionnelle à gros tirage. Je le veux une publication qui séduise les membres du Parti socialiste, frustrés de débats d’idées. Je le souhaite complémentaire aux autres publications de gauche. Je le crois une façon de se réapproprier un message offensif à l’attention de celles et ceux qui sont convaincus que la gauche et la droite ce n’est pas la même chose et qui attendent du Parti socialiste qu’il marque la différence, seule à même de démontrer que la gauche, plurielle mais unie, est la seule force crédible d’opposition à la droite dure et à la droite néolibérale.

 

Pierre-Yves Maillard

Le FMI se plaignait du retard de la libéralisation en Suisse. Docile, Moritz Leuenberger agit: l’électricité, le last mile du téléphone, la poste en voient de toutes les couleurs. Sur les retraites, les injonctions pleuvent: nous vivons trop longtemps et les femmes ne veulent décidément plus fournir leur lot de travailleurs flexibles. L’allongement de la vie et la maîtrise des naissances, c’est l’histoire du progrès social. Et la croissance s’est nourrie de cette redistribution des richesses, d’une formation démocratisée, d’investissements publics. Mais les néolibéraux sont aussi nuls en histoire qu’en économie. Leur ignorance, leur arrogance bénéficient simplement des caisses de résonance les plus puissantes et les plus unanimes.

Il fallait une autre petite musique. Pages de gauche se propose de la jouer. Pour rappeler qu’il existe entre le sectarisme trotskiste et l’imposture blairiste le vaste champ du socialisme démocratique. Pour faire la nique au FMI. Et pour emmerder le Wall street journal qui salue en ces termes la défaite de Jospin: «dans une économe globale, on ne peut avoir ne serait-ce qu’un petit peu de socialisme. La vieille gauche est morte et enterrée». Nous ne sommes pas morts et nous ne mourrons pas. Nous parlerons, nous convaincrons, dans ces pages de gauche, modestes et inestimables plages de liberté et de progrès à conquérir.

 

Stéphane Rossini

Avec le lancement de Pages de gauche, l’heure n’est pas à la production d’un moyen supplémentaire d’information, mais à l’élaboration d’un véritable support à la pensée et l’action socialistes romande. Entre presse quotidienne ou hebdomadaire et publications politiques régionales, un espace manque : celui de l’expression des valeurs de gauche en regard du débat politique national et international. Le débat se voudra donc engagé, complétant ainsi l’analyse politique et transposant des principes fondamentaux dans une dynamique constructive.

 

 

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