L’âme noire de Geoffroy de Lagasnerie

Antoine Chollet •

L’histoire de la pensée politique est remplie de diatribes plus ou moins élaborées contre la démocratie. C’est d’ailleurs là qu’elle trouve d’une certaine manière son origine puisque la philosophie politique de Platon est tout entière dirigée contre la démocratie athénienne, coupable à ses yeux d’avoir mis à mort son maître Socrate. Depuis 2500 ans, on ne compte plus les textes qui ont conspué un régime tour à tour qualifié d’impossible, de criminel, d’inefficace, de liberticide, d’anarchique ou de tyrannique. Dans cette abondante littérature figure aussi des pamphlets dont l’absurdité et les incohérences sont comme d’involontaires hommages rendus à la grande tolérance dont les sociétés qui les voient naître font preuve. C’est le cas du dernier livre de Geoffroy de Lagasnerie.

L’âme noire de la démocratie accumule un tel nombre de contresens, d’erreurs et de sophismes qu’il est littéralement impossible de les exposer tous. Son incohérence la plus grave se trouve cependant dans l’organisation même de son argument. Pour commencer, si Lagasnerie identifie deux conceptions habituelles de la démocratie – le gouvernement représentatif, qui sert à défendre les régimes constitutionnels existants, et le pouvoir du peuple, qui en critique les insuffisances – il refuse de les distinguer. L’essentiel de son livre se borne cependant à critiquer le fonctionnement des systèmes politiques actuels (en utilisant d’ailleurs par endroits certains des arguments produits par une conception plus radicale de la démocratie, celle-là même qu’il avait préalablement identifiée aux discours légitimant ces mêmes systèmes politiques). Enfin, dans une conclusion qui effectue un véritable tête-à-queue théorique, il dénonce le principe d’autogouvernement d’un point de vue qui est en fait celui du gouvernement représentatif.

Compte tenu de ses erreurs de logique élémentaire, on peut considérer sans trop de risques de se tromper que, dans le régime politique imposant la rationalité des débats publics qu’il appelle de ses vœux, ce livre aurait probablement été interdit de publication… Cependant, si Lagasnerie n’est pas censuré aujourd’hui, c’est précisément parce qu’il vit et écrit dans un régime qui accepte les opinions divergentes, aussi absurdes soient-elles, et qui fait confiance aux citoyen·nes pour s’en rendre compte et rejeter leurs conclusions.

Sur le plan des propositions également, le livre s’embourbe dans des incohérences répétées. On a d’abord droit, sans surprise, à l’habituel éloge d’un gouvernement des sages – scientifiques, juges, etc. –, créatures magiques supposées imperméables aux irrationnelles passions qui animeraient le peuple et le rendraient politiquement incompétent. Sur ce point, Lagasnerie ne fait que reprendre les arguments de la tradition antidémocratique qui, de Platon à Schumpeter et au-delà, a toujours considéré que le vulgaire ne devait pas s’occuper des affaires communes. Les sages doivent cependant obéir à leur tour à une règle énoncée par l’auteur, qui affirme que le critère absolu de jugement dans les affaires politiques est la protection de la vie (reprenant ici sans toutefois le mentionner une position exposée il y a un demi-siècle par Hans Jonas, le sinistre avocat d’une « tyrannie bienveillante »). L’idée que ce pauvre viatique puisse servir à clore tous les conflits politiques est d’une confondante naïveté. L’organe censé mettre en œuvre cette politique contre le peuple serait l’État, seul à même de s’autonomiser de la population et de lui imposer un programme « progressiste » de protection de la vie. Cependant, retournant complètement cette position en convoquant le penseur libertarien Robert Nozick, l’auteur plaide également pour un droit – individuel et collectif apparemment, mais l’argument est encore plus imprécis ici – à la sécession de la société et à la création de contre-sociétés répondant à leurs propres règles. Sans même revenir sur l’aspect totalement grotesque de la proposition de Nozick et sur ses quelques applications concrètes, comme le droit pour les grandes entreprises de choisir la législation à laquelle elles souhaitent se soumettre en cas de litige (exemple convoqué au premier degré par l’auteur, visiblement peu au fait des effets réels que ces pratiques d’arbitrage ont aujourd’hui dans le commerce international), l’écart avec les positions défendues dans le reste du livre est si embarrassant que Lagasnerie doit se fendre d’une parenthèse pour reconnaître que cette partie « ne s’articule pas nécessairement avec les idées que j’ai présentées auparavant »… On appréciera l’art de la litote.

Sur le plan de l’argumentation ou des propositions concrètes, le livre n’a donc aucune valeur. Il expose cependant deux affects qui sont, eux, très significatifs et condensent assez synthétiquement ce que signifie être antidémocrate. Le premier est une véritable haine de la politique, dans toutes ses composantes : débat entre opinions différentes, délibération publique sur les affaires communes sans garant ultime, décisions collectives et contraignantes, incertitude qui accompagne l’ensemble du processus, etc. Il aspire à « quelque chose que l’on pourrait nommer la fin de la politique » et souhaiterait « réduire l’espace de la politique au minimum possible », et demande à cette fin l’imposition d’une politique « rationnelle » décidée par un État contrôlé par une minorité de spécialistes. Nulle part ne se rend-il compte qu’il reprend ici très banalement les arguments en faveur d’une technocratie ou d’une bureaucratie qui, en effet, ambitionne de se défaire de la politique, une activité qui est réduite à la corruption, à l’hypocrisie, au mensonge et aux jeux de pouvoir. On sent d’ailleurs poindre cette vieille lune libérale consistant à organiser le pouvoir de telle sorte qu’on ne doive plus s’en préoccuper et que chacun·e puisse vaquer à ses occupations. Or la démocratie correspond dans son principe à une politisation de la société, au fait que les affaires communes occupent l’esprit des membres d’une collectivité et qu’il s’agit d’une activité infinie, interminable. Le fantasme d’une fin de la politique, de sa réduction à une portion minimale ou d’une possible sécession de la société participent donc pleinement d’un imaginaire antidémocratique.

Le second élément, à vrai dire assez étrange mais qui réapparaît avec suffisamment d’insistance dans le livre pour qu’il exprime une disposition d’esprit significative, est la conception que se fait Lagasnerie de la pratique démocratique, au niveau individuel. Il parle ainsi d’une « pulsion désirante d’exercer le pouvoir », du fait qu’en démocratie « l’autre est construit comme un sujet en mon pouvoir », que ce régime instaure « une atmosphère de guerre de tous contre tous » et offre « un espace disponible à toutes sortes de pulsions de domination », que les avis contraires nous exaspèrent « parce que nous savons que les opinions des autres sont toujours susceptibles un jour de me gouverner », et, enfin, que la meilleure gestion d’un désaccord est « de chercher comment nous séparer ». Or toute la pensée et la pratique de la démocratie, depuis Athènes, ont au contraire consisté à construire des institutions politiques reposant sur des affects exactement inverses, et en y parvenant partiellement à de nombreux moments. Le conflit y est organisé précisément pour que des différends puissent être réglés au sein de la collectivité, sans dégénérer ni en guerre civile ni en sédition, le pouvoir est placé au centre afin qu’il n’appartienne à personne, et donc à tout le monde, celui des magistrat·es est systématiquement limité, et les décisions des assemblées sont toujours révisables afin que la majorité d’un jour ne puisse pas tyranniser la collectivité future. Cela doit en retour contribuer à créer une conception de la collectivité qui n’est pas vue comme une masse de gens sur laquelle on souhaite exercer sa domination, mais comme ce qui permet d’entreprendre des actions en commun et de participer à des réalisations collectives. Ce que Lagasnerie montre donc dans les passages mentionnés à l’instant, ce sont en fait ses propres affects à lui, son « âme noire » pour reprendre sa propre expression. Et dans ces conditions, on se réjouit qu’il ne soit qu’un citoyen parmi beaucoup d’autres, dont les pulsions de domination soient précisément tenues en échec par des procédures démocratiques certes très imparfaites, mais encore bien préférables à celles qui lui donneraient le pouvoir d’imposer son programme politique « progressiste » à l’ensemble de la collectivité, ne laissant aux mécontent·es que le choix de s’en aller.

Référence : Geoffroy de Lagasnerie, L’âme noire de la démocratie, Paris, Flammarion, 2026.

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