Le tournant «santé-mentaliste» de la psychiatrie

Entretien avec Mathieu Bellahsen

Privatisation des soins, discours sur la performance, transformation de la psychiatrie en outil de gestion des populations : la « santé mentale » est devenue un enjeu politique majeur. Psychiatre et militant, Mathieu Bellahsen analyse ce tournant et ses conséquences sur les pratiques de soins. Notamment auteur des ouvrages Abolir la contention (Libertalia) et La santé mentale : vers un bonheur sous contrôle (La Fabrique), il revient pour Pages de Gauche sur l’essor du « santé-mentalisme », la fragilisation des services publics et les pistes pour repolitiser les savoirs et les pratiques psy.


Mathieu Bellahsen, vous êtes psychiatre et militant. Comment ces deux dimensions se sont-elles articulées dans votre parcours?

Je suis aujourd’hui psychiatre dans un bureau d’aide psychologique universitaire. Auparavant, j’étais praticien hospitalier dans la fonction publique hospitalière en France. Comme le relate le propos de mon ouvrage « Abolir la contention », j’ai quitté l’hôpital public après avoir été démis de mes fonctions de chef de service : au moment du premier confinement, j’avais dénoncé des pratiques d’enfermement dans mon établissement. J’ai finalement obtenu devant le tribunal le statut de lanceur d’alerte.

Mon intérêt pour la psychiatrie remonte au début de mes études de médecine. J’ai découvert un lieu de psychothérapie institutionnelle à Reims, le centre Artaud, au sein duquel patient·e·s et soignant·e·s se rencontraient sans blouse, dans un cadre ambulatoire. Cette expérience m’a profondément marqué : j’y ai vu une manière de parler avec les patient·e·s qui m’a convaincu que c’était ce métier que je voulais exercer. Très tôt aussi, j’ai été sensible aux questions politiques et anticapitalistes. Or, pendant mon internat de psychiatrie entre 2006 et 2010, j’ai été frappé par l’absence de réflexion politique dans la formation. À cette époque, la réforme des études visait à rendre la psychiatrie plus « scientifique », mais on confondait souvent scientificité et standardisation : multiplier les questionnaires et les chiffres ne fait pas nécessairement de la science. Avec d’autres internes, nous avons commencé à contester cette évolution. C’est aussi dans ce contexte qu’est né en 2008 le collectif des 39, après un discours de Nicolas Sarkozy associant maladie mentale et dangerosité. Ce collectif réunissait psychiatres, psychologues, infirmier·ère·s et d’autres professionnel·le·s autour d’une critique des politiques sécuritaires en psychiatrie.

Dans votre ouvrage « La santé mentale : vers un bonheur sous contrôle », vous décrivez une rencontre entre néolibéralisme et santé mentale. Quand ce tournant s’opère-t-il?

Je situe ce tournant à partir des années 1980. En France, c’est le moment du « tournant de la rigueur » en 1983 : la parenthèse de gauche se referme et on abandonne progressivement les politiques émancipatrices au profit de la gestion budgétaire et de la réduction des dépenses publiques. Aux États-Unis, le processus est déjà engagé sous Reagan avec la désinstitutionalisation psychiatrique. Mais il s’agit d’une désinstitutionalisation néolibérale et de ségrégation : les institutions ferment sans que des alternatives soient réellement mises en place, et beaucoup de personnes se retrouvent à la rue ou en prison.

Ce qui change progressivement, c’est aussi le vocabulaire. En réalité, le tournant de la rigueur correspond aussi à un tournant dans les mentalités. C’est, au même moment, le « There is no alternative » de Margaret Thatcher. Mais dans le champ de la psychiatrie, et autour du terme de santé mentale, ce changement ne se manifeste pas immédiatement : il faut attendre une quinzaine ou une vingtaine d’années.

Pour ma part, la question de la santé mentale est devenue un enjeu lorsque j’ai participé au collectif des 39. On y trouvait alors des personnes aux pratiques et aux orientations politiques différentes, toutes plutôt situées à gauche, mais qui utilisaient le terme de « santé mentale » pour désigner des réalités très différentes. Par exemple, les psychiatres issus des années 1950-1960, qui ont connu le développement de la psychiatrie désaliéniste en France et la politique de secteur, employaient ce terme pour désigner un projet permettant aux personnes considérées comme « folles » de réintégrer la cité et le champ social. D’autres, davantage influencés par Foucault, souvent des psychiatres formés dans les années 1970 dans le contexte des mouvements contestataires de l’antipsychiatrie ou de la psychiatrie communautaire, envisageaient la santé mentale soit comme un dispositif de contrôle, soit comme un possible outil d’émancipation. Enfin, il y a ceux qui adoptaient pleinement le langage de la « santé mentale » tel qu’il s’impose à partir des années 2000, dans une version que l’on pourrait qualifier de sociale-démocrate.

Le terme de « santé mentale » s’impose vraiment à partir des années 2000, notamment après l’Année mondiale de la santé mentale dirigée par l’Organisation mondiale de la santé en 2001. Officiellement, il s’agit de lutter contre la stigmatisation et de promouvoir les droits humains. Mais dans un contexte déjà marqué par le néolibéralisme – concurrence, performance, optimisation – la santé mentale devient rapidement un enjeu de gestion économique. L’Union européenne, par exemple, explique que promouvoir la santé mentale permettra de disposer de travailleuses·eurs plus performant·e·s et productif·ve·s. On passe alors d’une question de soins à une question de gestion des ressources humaines. Ce tournant se cristallise surtout entre les années 2000 et 2010. C’est véritablement le moment clé du « santé-mentalisme », lorsque la santé mentale est réquisitionnée par le néolibéralisme et se déterritorialise, en quelque sorte, de la sphère de la psychiatrie.

Ces transformations s’accompagnent aujourd’hui, dans le contexte helvétique, d’attaques contre les services publics, qui pavent la voie à la privatisation. Comment cela se manifeste-t-il en France?

On assiste à plusieurs évolutions simultanées. D’un côté, il y a une volonté de restructurer la psychiatrie autour d’un modèle biomédical très centralisé. Certains lobbys cherchent à imposer une vision selon laquelle les troubles psychiques seraient avant tout des maladies du cerveau, comparables aux autres maladies somatiques.  En France, il faut comprendre le rôle joué par le lobby FondaMental. Depuis une quinzaine d’années, ce lobby promet de découvrir le gène de la schizophrénie ou l’inflammation qui en serait responsable. Mais ces promesses ne se concrétisent pas. Leur objectif est en réalité de réorganiser la psychiatrie en plusieurs niveaux d’expertise, avec tout en haut des centres hautement spécialisés. Cela permettrait d’imposer un modèle biomédical : l’idée que la maladie mentale serait une maladie comme les autres, celle d’un organe, le cerveau, comparable aux autres maladies somatiques, même si elle resterait distincte de la neurologie. Pour imposer ce modèle au niveau politique, ils reprennent ce que j’appelle le « discours santé-mentaliste ». Il repose sur plusieurs énoncés récurrents, dont l’idée que la maladie mentale coûterait très cher – 3 à 4 % du PIB en France – et constituerait la première cause d’arrêts maladie ou de handicap. FondaMental bénéficie de relais politiques importants. Au Sénat, par exemple, un sénateur qui a longtemps siégé dans son conseil d’administration, pousse activement ces propositions avant son départ prochain. Plusieurs initiatives législatives vont dans ce sens. Deux semaines avant la proposition actuelle, une autre visait même à interdire la psychanalyse dans les services publics. Dans le même temps, la Haute Autorité de Santé vient de publier des recommandations excluant la psychanalyse dans le champ de l’autisme.

De l’autre, la psychiatrie publique se fragilise. Les structures de soins ferment ou manquent de moyens, tandis que des acteurs privés se positionnent pour occuper ces espaces. On voit apparaître de nouveaux marchés : cliniques privées, hôpitaux de jour psychiatriques lucratifs, programmes de prise en charge standardisés. Ce n’est donc pas seulement une privatisation classique : c’est aussi la création de nouveaux marchés autour de la santé mentale.

La Fédération suisse des psychologues a récemment contesté une motion visant à supprimer le remboursement des psychothérapies en soulignant que chaque franc investi dans la psychothérapie permettrait d’en économiser quatre. Comment rompre avec ce langage néolibéral de la performance et de la rentabilité?

D’abord, ces logiques de performance et de rentabilité sont des logiques validistes. Pourquoi mesurer la valeur des personnes uniquement à leur utilité économique ou à leur capacité de travail ? Il faut déjà remettre en question cet imaginaire. Le travail ne rend pas libre par essence : il peut nourrir l’activité humaine, mais il peut aussi être destructeur. D’ailleurs, dans le DSM, il n’existe pas de « troubles du management ». Le jour où ce sera le cas, on pourra en reparler. Construire un contre-discours suppose donc de poser une question plus fondamentale : quel type de société voulons-nous ? Est-ce que l’objectif est simplement que les gens aillent bien pour pouvoir travailler ? Dans leur livre Instituer les mondes, Pierre Dardot et Christian Laval parlent par exemple de « services communs » : des institutions qui se construisent à partir des milieux et des coopérations entre les personnes. Ces coopérations permettent déjà de réparer et de renforcer nos liens sociaux. À l’inverse, remettre les gens au travail dans des conditions aliénantes revient souvent à perpétuer ce qui les rend malades. Il faut donc à la fois critiquer les formes de travail propres au capitalisme néolibéral et lutter contre les logiques validistes.

On peut aussi se demander si certaines souffrances ne sont pas trop rapidement psychologisées. Peut-être faudrait-il parfois les dépsychologiser pour les repolitiser. Par exemple, face à la souffrance au travail, plutôt que de se focaliser uniquement sur les travailleuse·eurs, on pourrait s’interroger sur les modes de management. Les discours sur les risques psychosociaux ont souvent tendance à individualiser des problèmes qui sont en réalité structurels. Plus largement, l’existence humaine ne peut pas se réduire à la question du travail, surtout lorsqu’il contribue lui-même à détruire les conditions de vie sur Terre. Si l’on veut réfléchir aux soins psychiques, il faut se demander comment une société tient ensemble. Dans le domaine du soin, il faut aussi accepter une part d’incertitude : on ne sait pas toujours ce qui va fonctionner, ni comment. Ce qui compte, c’est l’intention qui guide les pratiques. Si l’objectif est uniquement de remettre les gens au travail, le cadre est déjà biaisé. Enfin, il faut rappeler une chose simple : il y aura toujours des personnes qui iront mal. Mais aujourd’hui, on traite surtout les conséquences sans s’attaquer aux causes. Si l’on veut réellement améliorer la santé psychique, il faut interroger les conditions sociales qui produisent la souffrance : la concurrence généralisée, la peur de l’autre, la montée du fascisme. Tout cela produit du malheur et du désespoir.

Les enjeux liés aux troubles psychiques se jouent aussi au-delà des espaces de soins et des institutions. Je pense notamment à la question de la police et des violences policières. En Suisse, par exemple, en 2021, un homme noir de 37 ans, Nzoy, a été tué par la police alors qu’il ne représentait aucune menace et qu’il traversait un épisode de décompensation psychique. Est-ce que la question de la psychophobie systémique fait aussi partie de votre réflexion?

Oui, parce que la psychophobie – la discrimination envers les personnes souffrant de troubles psychiques – est très réelle. La prison est aujourd’hui un lieu majeur de relégation psychiatrique. Beaucoup de personnes qui devraient être soignées se retrouvent incarcérées, où leur état s’aggrave encore. Il faut aussi penser ces questions de manière intersectionnelle : les personnes exposées aux violences sociales, aux traumatismes, à l’exil ou au racisme sont aussi celles qui développent davantage de troubles psychiques.

Pour terminer, comment repolitiser les savoirs et les pratiques psy?

Je ne crois pas à l’idée d’attendre un « grand soir ». Ce qui compte, c’est ce que François Tosquelles appelait une révolution permanente au ralenti : transformer progressivement les pratiques, sans oublier personne. Dans les lieux de soins, cela passe par la construction de collectifs entre soignant·e·s, patient·e·s et actrice·eurs du territoire : associations, lieux culturels, habitant·e·s. Une pratique désaliéniste est une pratique de milieu : elle est à la fois méso-clinique et méso-politique. Les mobilisations aussi doivent se construire avec les premières·ers concerné·e·s. Aujourd’hui, on voit émerger des formes d’organisation où professionnel·le·s et personnes psychiatrisées militent ensemble. C’est une évolution importante.

Enfin, il faut relier ces luttes à d’autres mouvements sociaux. Les résistances ne sont jamais isolées : elles circulent, se rencontrent, se nourrissent les unes des autres. C’est ainsi que peuvent émerger de nouvelles formes de solidarité.

 Cela suppose aussi de se connecter les un·e·s avec les autres. Les espaces doivent rester connectés entre eux. J’ai par exemple été invité par les militant·e·s de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, qui étaient eux·elles-mêmes en lien avec le mouvement No TAV en Italie. On retrouve des circulations similaires avec les Soulèvements de la Terre. Ces circulations entre collectifs permettent de nourrir nos pratiques, de penser nos résistances, mais aussi nos conflits internes. Pour cela, il faut éviter une tentation fréquente à gauche : transformer immédiatement ses allié·e·s potentiel·le·s en adversaires. Face à la montée de forces réactionnaires et fascistes très structurées, il faut aussi apprendre à construire du commun.

Propos recueillis par Zoé Seuret

llustration: Phoenix Rising, Automne 1983. Volume 4, numéro 2. « Umm… Ce médicament semble avoir des effets secondaires. »

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