Zoé Seuret •
À l’heure actuelle, évoquer la question des troubles psychiques renvoie presque automatiquement à un ensemble de discours et de pratiques dont l’ambition se limite à rendre fonctionnels des individus qui ne le sont pas ou plus, sans remise en cause des structures qui produisent les souffrances devenues insoutenables pour de nombreuses personnes. Or, il est incontestable que la détresse psychique est bien réelle et qu’elle appelle des réponses et des formes de prise en charge concrètes. Dans ce contexte, comment penser les enjeux de la souffrance psychique à gauche ? Comment se démarquer des discours dominants sur la santé mentale sans pour autant renoncer à la prise en charge des personnes qui en ont besoin ? Cet article propose d’esquisser quelques pistes de réflexion à travers une généalogie critique des courants ayant contesté les savoirs psy et des alternatives qu’ils ont, ou non, tenté de formuler.
L’antipsychiatrie des années 1960 : une entreprise de déconstruction
C’est dans le sillage de l’élan contestataire des années soixante que se développe un mouvement remettant radicalement en cause la psychiatrie classique et ses fondements théoriques, institutionnels et pratiques, qui sera plus tard désigné « antipsychiatrie ». Parmi ses figures majeures se distingue Thomas Szasz, psychiatre et psychanalyste étatsunien d’origine hongroise, qui, en 1961, publie Le mythe de la maladie mentale. Dans cet ouvrage, celui-ci soutient que les troubles mentaux relèvent moins de réalités médicales que de constructions sociales et dépeint ceux-ci comme des désignations destinées à stigmatiser des façons de penser et d’agir perçues comme déviantes au regard des normes admises et dominantes. La critique de Szasz, s’inscrivant dans une perspective libertarienne, conçoit la psychiatrie comme un outil de contrôle moral, social et juridique, et rejette à ce titre toute forme de prise en charge coercitive, qui porterait atteinte aux libertés individuelles.
David Cooper, psychiatre sud-africain proche du mouvement de la New Left, s’inscrit dans cette même dynamique. C’est d’ailleurs à travers ses travaux que sera forgé le terme d’« antipsychiatrie ». Cooper accuse la discipline de pathologiser des réactions qu’il décrit comme intelligibles face à des conditions sociales aliénantes. Pour le psychiatre, la maladie mentale n’existe pas en tant que réalité médicale et la folie relève avant tout d’une expérience personnelle et sociale, assimilable à un état de conscience modifié. À cette première vague critique s’ajoute aussi Ronald Laing, qui, remettant en question la frontière entre normalité et folie envisage la psychose comme une expérience dotée de sens. Dans un registre proche, le psychiatre italien Franco Basaglia concentre sa critique sur l’institution asilaire, qu’il analyse comme un dispositif de violence et d’exclusion, tout en défendant cependant la nécessité d’un soin affranchi de l’enfermement.
Cette première vague de penseurs·euses opère ainsi un important travail de déconstruction des fondements de la psychiatrie classique, en mettant au jour les violences symboliques, institutionnelles et sociales qu’elle peut engendrer. En contestant la naturalisation de la maladie mentale, en dénonçant les dispositifs coercitifs et en révélant la dimension normative du savoir psychiatrique, ces auteurs· trices contribuent à une première forme de libération, tant pour les patient·e·s que pour les pratiques de soin elles-mêmes. Si certain·e·s représentant·e·s de ce courant ont bien tenté, dès 1965, de mettre en place des lieux d’accueil alternatifs, notamment à travers la Philadelphia Association et l’expérience de Kingsley Hall, leur projet critique s’apparente toutefois davantage à une « non-psychiatrie » qu’à une véritable alternative thérapeutique. Marqué par une forte influence psychanalytique et par une grande méfiance à l’égard de toute institutionnalisation du soin, ce courant apparait inadapté à l’égard de certaines réalités cliniques et sociales et laisse en suspens la question d’une prise en charge réelle (et non seulement expérimentale) de la souffrance psychique sans l’épaisseur des cadres traditionnels.
La psychologie comme outil de gouvernementalité ?
Bien que Michel Foucault ne s’inscrive pas à proprement parler dans le courant de l’antipsychiatrie, qui demeure d’ailleurs peu unifié, ses travaux constituent un jalon essentiel dans la critique des savoirs psychiatriques. Dans Histoire de la folie à l’âge classique, il met en lumière le « grand renfermement » des personnes qualifiées de folles à partir du 17ème siècle, en montrant que la constitution de la folie comme objet médical s’inscrit dans des dispositifs de gestion de la déviance. L’influence de Foucault se prolonge néanmoins largement au-delà de son œuvre, notamment dans les analyses contemporaines qui s’intéressent au rôle politique des savoirs psychologiques dans les sociétés libérales.
S’inscrivant dans cet héritage, le sociologue britannique Nikolas Rose décrit, à partir des années 1990, comment la psychologie et la psychiatrie participent à la production de subjectivités conformes aux exigences du néolibéralisme. Dans Governing the Soul et Inventing Our Selves, Rose analyse la manière dont les savoirs psy agissent comme un outil de gouvernementalité, permettant de gouverner des sujets « libres » en orientant leurs conduites, sans toutefois recourir à la coercition directe, mais en valorisant l’autonomie, la responsabilité individuelle et l’auto-optimisation. La santé mentale devient ainsi un impératif au niveau individuel, qui s’intègre aux logiques de performance, d’auto-évaluation et de gestion de soi. Dans cette perspective, les problèmes collectifs, politiques et structurels, tels que le chômage, la précarité ou les inégalités, deviennent des difficultés individuelles et des problèmes de personnalité, de motivation ou de confiance en soi, et les savoirs psy contribuent à la dépolitisation et à l’individualisation de la souffrance psychique. Aussi, selon cette logique, la psychologie, même lorsqu’elle se présente comme une aide, façonne les individus au service du capitalisme et parallèlement, renforce les structures défaillantes et invisibilise les conditions matérielles qui produisent les souffrances.
L’approche présentée ci-dessus se heurte à une limite similaire aux antipsychiatries : si elle met en lumière les mécanismes de domination à l’œuvre dans les savoirs psy, elle laisse ouverte l’enjeu des formes concrètes de soin et de soutien à mettre en œuvre.
Dépasser l’impasse : vers une psychologie critique et l’inconfort clinique
Depuis les années 1990, se développe un nouvel ensemble d’approches qui cherche à dépasser les limites laissées par les premières vagues de contestation de la psychiatrie et de la psychologie. L’enjeu central de cette « troisième génération » consiste à maintenir une critique des savoirs psy sans toutefois renoncer à la prise en charge des détresses psychiques.
Le chercheur canadien Thomas Teo s’impose comme une figure importante du courant de la psychologie critique. Ce dernier conteste la tendance de la discipline à calquer ses méthodes sur les sciences dites « dures », plaidant plutôt pour l’avènement des Psychological Humanities. Ce champ privilégie une approche interdisciplinaire qui intègre diverses disciplines, comme la philosophie, la sociologie et l’histoire, ainsi que les études féministes et postcoloniales, afin de saisir la complexité de l’expérience humaine dans ses contextes sociopolitiques.
De nouvelles approches dans le courant de la psychologie critique émergent par ailleurs également en dehors du champ académique strict, notamment dans des espaces militants qui cherchent à repolitiser les pratiques de soin. C’est dans cette dynamique que s’inscrit le travail de Za, à l’origine de la chaîne YouTube @LachaînedeZa, qui propose de concevoir la psychologie critique comme une pratique fondée sur ce qu’il nomme « l’inconfort clinique ». Plutôt que de viser la stabilisation des catégories ou la certitude diagnostique, cette perspective invite les praticien·ne·s à occuper une position volontairement inconfortable, où chaque geste clinique est interrogé dans ses effets de pouvoir. L’inconfort devient alors un principe éthique et méthodologique : il s’agit de se demander en permanence si un diagnostic réduit le récit de la personne ou s’il risque de renforcer la stigmatisation plutôt que d’ouvrir des possibilités de soutien. Pour éviter que la discipline ne retombe dans le confort de la certitude, Za plaide par ailleurs pour la mise en place d’instances de surveillance, idéalement interdisciplinaires, capables de poser les questions qui dérangent et de rappeler que tout choix clinique est aussi un choix politique. Cette posture déplace ainsi la surveillance : elle ne s’exerce plus seulement sur les patient·e·s, mais aussi sur les praticien·ne·s et sur la discipline elle-même. La psychologie critique devient alors un « contrat actif d’abolition », non pas au sens d’un rejet pur et simple de la psychologie, mais comme une pratique qui intègre la critique dès son origine, maintenant une tension constante entre soin et contestation.
Les différentes critiques de la psychiatrie et de la psychologie esquissées ici ne constituent pas des solutions définitives à la souffrance psychique telle qu’elle se déploie dans les sociétés capitalistes actuelles. Elles dessinent plutôt un ensemble de pistes provisoires, fragiles et souvent inconfortables. Ces approches offrent des manières de limiter les violences des dispositifs existants, de rendre visibles les structures et conditions matérielles à l’origine de la souffrance et de maintenir ouverte la possibilité d’autres formes de prise en charge en attendant une réelle révolution dans les prises en charge.
Il existerait bien d’autres manières de retracer une généalogie critique des contestations des savoirs psys. Le découpage proposé ici s’appuie sur la vidéo « Faut‑il abolir la psychologie ? », publiée le 22 novembre 2025 sur la chaîne @LachainedeZa, qui se consacre à la diffusion de contenus autour de la psychologie critique.
llustration: Phoenix Rising, Automne 1983. Volume 4, numéro 2. « Frappé son propriétaire, huh ? Lobotomie pour la vie ! Assis au bureau d’aide sociale ? Lobotomie pour la vie ! »
