0

Sur la pandémie

La rédaction •

Ces deux dernières semaines, Pages de gauche vous a proposé sur les réseaux sociaux quelques points de réflexion sur la pandémie et ce qu’elle nous avait montré. Pour les illustrer, chaque point était accompagné ironiquement d’une citation à l’opposé de l’analyse de la rédaction. Voilà maintenant les 13 réflexions au complet !

1. La pandémie a montré, y compris à celles et ceux qui ne voulaient pas le voir ni le comprendre, que nous appartenons tou·te·s à un même monde. Ainsi, nous avons vu que l’absence de liberté politique en Chine peut avoir un effet catastrophique sur notre existence ici. De même, les recherches pour trouver un traitement et un vaccin se font dans le monde entier. Et enfin, les échanges commerciaux qui ont accéléré la propagation de la pandémie ont aussi montré que toutes les économies de la planète dépendent les unes des autres, et que l’autarcie ne peut être un projet politique viable. C’est une mondialisation politique, scientifique et économique, et ses différentes composantes ne sont pas séparables.

2. Elle a montré avec la même acuité que nous appartenons tou·te·s également à une même société, qui garantit nos libertés, nos conditions d’existence, notre activité, qui réprime certain·e·s, appauvrit les un·e·s pour enrichir les autres, etc. Personne ne vit isolé·e, et la richesse de chacun·e dépend de l’activité de tou·te·s, non du génie ou de la quantité de travail abattue par quelques-un·e·s, qu’ils et elles soient des patron·ne·s de grandes entreprises ou des « indépendant·e·s », un terme qui paraît aujourd’hui bien insensé. La solidarité n’est pas qu’une valeur de la tradition socialiste, elle est aussi la description du fonctionnement effectif de toute société humaine.

3. Les sociétés, ou le monde avec elles, ne sont pas en train de « s’effondrer », c’est exactement le contraire qui apparaît, n’en déplaise aux prophètes de malheur qui annoncent depuis des années l’effondrement du monde. Nos sociétés montrent en effet leur efficacité face aux immenses défis posés par la pandémie. Leurs membres ont été capables presque du jour au lendemain, individuellement et collectivement, de modifier leurs activités et les priorités entre ces dernières. Nous avons assisté à un immense élan qui se traduit en une infinité de gestes et de paroles hier encore insoupçonnables ou inimaginables. Face aux défis sociaux et environnementaux du prochain siècle, une efficacité de même nature sera nécessaire.

4. La pandémie ne témoigne en aucun cas d’une quelconque « vengeance » de la nature contre, au choix, la mondialisation, le capitalisme, l’exploitation des animaux, la pollution, le « métissage généralisé », la « décadence des mœurs » ou l’athéisme. Il faut se défaire du mythe de la « némésis ». Une pandémie est un événement tragique qui tue, mais ne « punit » rien ni personne. Il faut l’affronter pour ce qu’elle est : une épreuve à la fois « naturelle » et « sociale », et comprendre que ces deux dimensions ne peuvent jamais être séparées.

5. Cette épreuve a immédiatement montré avec une clarté presque aveuglante de nombreuses choses. La plus évidente paraît être les catastrophes provoquées par des décennies de privatisations des services publics et de politiques d’austérité. En temps normal, les services publics distribuent des biens qu’une société décide collectivement d’attribuer à tout le monde de manière égalitaire. Nous constatons aussi aujourd’hui qu’ils constituent un rempart décisif dans les situations exceptionnelles. La gestion privée, capitaliste, n’est pas du tout adaptée à ce genre de situations, et pour des raisons inhérentes à sa nature : d’une part ses cadres et patron·ne·s ne sont pas formés pour y répondre, comme on le voit chaque jour, et, d’autre part, elle refusera toujours de constituer des réserves (en matériel, en personnel, en liquidités, etc.). Par ailleurs, la crise en cours a également rappelé que la santé des salarié·e·s est le dernier souci des patron·ne·s et des actionnaires, et la nécessité d’une médecine du travail contraignante pour les entreprises.

6. Non seulement il apparaît que des services publics que la droite souhaitait encore naguère privatiser doivent absolument demeurer en mains publiques (les transports, la poste, l’électricité, les télécommunications, pour ne prendre que quelques exemples), mais la définition même de ce qui constitue un service public a été immensément étendue depuis quelques semaines. La distribution alimentaire et des autres produits de première nécessité, leur production (l’agriculture et l’industrie agro-alimentaire), les pharmacies et les entreprises pharmaceutiques, l’accès à Internet, les stations-service, les taxis, les établissements pour personnes âgées, la médecine de ville, les cliniques privées, les médias et les kiosques, tout ceci fait soudain partie du « service au public », et c’est très légitime. Le caractère privé, ou du moins profitable, de certaines de ces activités doit donc être remis en question.

7. La pandémie a aussi rappelé qu’un régime autoritaire, non seulement réprime les libertés de chacun·e, mais représente un danger toujours menaçant pour la santé de sa population. La Chine a montré une nouvelle fois dans cette crise son visage totalitaire, par l’impéritie de sa réaction initiale à la crise, par le repli paranoïaque de ses dirigeant·e·s et par le fait qu’ils placent leur pouvoir au-dessus de la vie de dizaines de milliers de leurs sujet·te·s. Il faut donc se garder de conclure à l’efficacité de régimes autoritaires « efficaces » face à des démocraties « lentes » et supposément incapables de réagir à des situations exceptionnelles.

8. Depuis le début de la crise, les principaux sujets discutés dans l’espace public concernent la santé publique, le travail et les salaires, les différentes assurances sociales pour celles et ceux qui perdent ces derniers, le maintien du lien social pour les personnes confinées, mais aussi les différentes inégalités sociales, raciales et sexuées que la situation met crûment en lumière, ou encore la protection des personnes vulnérables. Nous n’avons plus tellement entendu parler de dividendes, de productivité du capital, de l’importance de l’entrepreneuriat, de « grand remplacement » des populations européennes, d’us et coutumes nationaux violés par les migrant·e·s, de compétitivité de « notre » économie, de « diktats de Bruxelles », etc. L’USAM et economiesuisse ont bien tenté de refourguer leur marchandise avariée, mais leur discours, hier encore très largement accepté, paraît aujourd’hui totalement indécent. Lorsque seules les questions importantes sont à l’ordre du jour du fait des circonstances, ce sont les valeurs portées par la gauche qui sont soudain défendues par tout le monde, serait-ce de manière hypocrite pour certain·e·s.

9. Les gouvernements de la plupart des États ont décidé avec une étonnante rapidité de privilégier la santé publique, et en particulier celle des personnes les plus vulnérables de la société, plutôt que les profits des détenteurs de capitaux. Malgré toutes les innombrables nuances qui seront apportées ces prochains mois à cet ordre de priorité (plans de relance massifs, mobilisation des budgets publics pour soutenir des entreprises en faillite, abattements fiscaux, etc.), il n’en demeure pas moins que c’est celui qui a été décidé. Les gouvernements qui ont fait un choix contraire dans un premier temps (Trump, Johnson, Bolsonaro) ont d’ailleurs rapidement dû reculer, et les forces politiques ou les « intellectuel·le·s » qui se sont prononcées dans ce sens ont été largement ridiculisées.

10. La situation exceptionnelle a bouleversé les repères traditionnels quant à l’action politique. Comme lors d’une révolution, le temps s’est immensément accéléré. Ce qui semblait assuré la veille vacille aujourd’hui et paraît obsolète le lendemain. En pareilles circonstances, les programmes politiques et les réflexions d’hier n’offrent plus qu’un maigre secours. Il faut que chacun·e fasse preuve de virtuosité pour maintenir ce qui importe le plus. Et ici, les clivages politiques refont leur apparition. Aujourd’hui, ce sont les vies des personnes fragiles qui demandent l’engagement de chacun·e, parce que nous pensons que la vie et la santé sont des droits fondamentaux. Les profits qu’autorise la propriété privée n’en font pas partie, en revanche.

11. La situation d’exception a modifié les pratiques dans le monde du salariat. Soudain, les hiérarchies se sont rendues compte qu’elles dépendaient totalement de leurs salarié·e·s pour que leur activité puisse se poursuivre. Il faut que cette leçon, que tout·e salarié·e découvre dès son premier jour de travail, porte à conséquence. Elle devrait notamment conduire à la réduction très significative des écarts salariaux qui ont explosés ces dernières décennies dans la plupart des secteurs.

12. « L’économie », ce ne sont pas les profits des propriétaires de capital, c’est l’organisation du travail et de la production dans une société. Celle-ci n’est séparable ni de la politique, ni de la vie privée, ni de la société elle-même. La période d’exception actuelle rappelle avec une incroyable acuité que ces propriétaires ne se préoccupent pas plus du bon fonctionnement de l’économie, à court ou à long terme, que de la santé des salarié·e·s, mais uniquement de la maximisation de leurs profits actuels et futurs.

13. Une crise ne contient pas en elle-même ses suites, elle peut aussi bien accélérer des changements en cours que les arrêter nets. Ses différentes conséquences vont dépendre des rapports de force politiques que la crise elle-même va produire et de l’usage plus ou moins habile de ceux-ci. Pour le dire autrement, l’après-crise ne dépendra que de nous, des mobilisations collectives qui se cristalliseront à la lumière de ce que cette crise aura montré. Demain, il faudra tout reprendre à zéro. Et aujourd’hui, tenter d’être des virtuoses, sans pour autant cesser de penser.

webmaster@pagesdegauche.ch

Laisser un commentaire