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La Plateforme : Entre cruauté capitaliste et folie humaine

Léo Tinguely

Présenté lors du festival de Toronto où Netflix y a récupéré les droits, c’est un peu la petite bombe de ces derniers jours : La Plateforme, première réalisation de l’espagnol Galder Gaztelu-Urrutia. Un thriller au goût âpre et à la saveur aigre qui, en période de confinement, ne vous laissera pas l’esprit tranquille.

Un huis-clos angoissant

Le spectateur se trouve rapidement plongé dans une prison-tour aux innombrables étages. A chaque étage, un duo de détenu·e·s est enfermé dans une vaste cellule, vide et grise avec en son centre une large fosse donnant vue sur les étages du haut et du bas. Une seule fois par jour, une dalle remplie de mets des plus succulents descend d’étage en étage, s’y arrêtant pour quelques courts instants. Jusqu’ici, pas grand-chose de spécial car le système évoque la stratification sociale de manière assez classique comme ont pu le faire avec brio d’autres films par le passé. On pense évidemment à Snowpiercer de Bong Joon-Hho mais encore plus à High Rise de Ben Weathley dont le film emprunte la verticalité.

Sauf qu’à la fin de chaque mois, les cartes sont rebattues et le binôme de détenu·e·s change aléatoirement d’étage. C’est à leur réveil qu’ils.elles découvrent à quelle sauce ils.elles seront mangé·e·s. S’ils.elles apparaissent au neuvième étage, ils.elles auront la chance de savourer un buffet quasi-intact mais si c’est au 47ème étage qu’ils.elles atterrissent, ils.elles devront se contenter des restes laissés par les 92 prisonnier·e·s passé·e·s par là. Et si par ultime malchance, c’est au 152ème étage qu’ils.elles ouvrent les yeux, il se peut bien que leur futur repas se tienne encore sur ses deux pattes.

Dans ce système aux inégalités criantes, on jalouse nos voisins du haut et on défèque sur ceux du bas. Il est particulièrement intéressant de voir comment chacun peut subitement se transformer en l’autre, les perdants de hier devenant les gagnants de demain. Plongé dans cet enfer, on suit le parcours d’un jeune homme, Goreng dont la préoccupation première est que chacun puisse manger à sa faim. Animé par un désir de révolte, on y suit ses différentes tentatives d’entraide au sein d’une jungle individualiste et sans-pitié qui met à mal nos représentations de la solidarité. 

Un message brouillé

Au premier abord, on pourrait s’attendre à ce que le film pointe un système injuste où les riches se goinfrent et ne laissent que des miettes aux plus pauvres. Mais le film ne représente pas forcément une critique du capitalisme et peut-être même bien tout l’inverse.

Le plat favori de chaque détenu composant le festin servi à l’ensemble de la prison, il y aurait en réalité nettement de quoi remplir le ventre de tous les prisonnier·e·s, si la nourriture était rationalisée et distribuée de manière égalitaire. Ou si tout simplement, les détenu·e·s savaient se responsabiliser et se discipliner car c’est au choix. Et c’est là que réside toute la tension d’un film qui oscille constamment entre un système cruel et une nature humaine folle sans ne jamais trancher. Dans un film court qui ne s’embarrasse pas de dialogues superflus, la place belle est laissée à l’interprétation du spectateur.

De manière générale, cette satire cynique brille par sa subtilité plus sur le fond que sur la forme. Car il est essentiel de le rappeler, par son atmosphère oppressante et par l’ultraviolence qu’elle présente, il n’y a pas uniquement que le message de la Plateforme qui s’avère dérangeant.

À ne pas regarder en mangeant : La Plateforme, réalisé par Galder Gaztelu-Urrutia, Espagne, 2019.  

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