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S’empouvoirer

La rédaction •

La pandémie a engendré un sentiment très concret de notre impuissance. On a d’ailleurs vu fleurir des réactions à ce sentiment parfois inattendues dans notre entourage : des théories du complot, pour trouver une explication à l’immaîtrisable et justifier son inaction ; des appels individualistes à la rébellion, c’est-à-dire à enfreindre les dispositions visant le contrôle de la diffusion du virus (ce paternalisme étant apparemment plus justifié que celui des autorités), la soudaine apparition de centaines d’« expert·e·s » en santé publique, en recherche clinique, etc.

Cette crise est aussi révélatrice d’inégalités sociales profondément inscrites dans nos institutions et nos habitudes, qui avant la pandémie pouvait déjà nous faire sentir impuissant·e·s. Il est parfois difficile de se convaincre que changer cette situation injuste est possible. Il est souvent compliqué de trouver le temps et l’énergie de militer dans des organisations avec leurs propres inégalités, en particulier sexistes, racistes et classistes. Ce dossier a voulu rappeler que ces questions politiques sont présentes dans notre quotidien et que même en dehors d’actions militantes traditionnelles, nos décisions peuvent faire pencher la balance vers plus ou moins d’égalité.

Nous ne sommes pas impuissant·e·s face au capitalisme, au racisme, au patriarcat. Grignoter le bénéfice des spéculateurs immobiliers en défendant ses droits de locataire, intervenir lorsque l’on est témoin de propos racistes, collectiviser en la partageant l’expérience de travail entre collègues, réfléchir aux effets de ses pratiques, comme touriste, comme amant·e, comme apprenant·e, créer un idéal sportif non compétitif, ou imaginer d’autres formes de citoyenneté, toutes ces actions contribuent à nous armer de sens critique et à construire notre capacité d’agir sur le monde, au cœur de notre quotidien, quel qu’il soit.

Des actions quotidiennes

Il serait d’ailleurs nécessaire d’interpeller nos camarades de luttes dans leurs actions quotidiennes également. Car il reste toujours affligeant de constater que certain·e·s militant·e·s de gauche se révèlent au quotidien des collègues non solidaires, ou même les pires patron·ne·s, au comportement parfois harceleur, que ce soit psychologiquement ou sexuellement.

Prendre conscience de ses privilèges et les utiliser de façon bienveillante et pour plus d’égalité est en effet une responsabilité particulière des personnes en situation de pouvoir, même lorsque celui-ci est relatif : enseignant·e·s, parents, patron·ne·s, hommes, personnes blanches, hétérosexuelles, en bonne santé, etc.

Il ne s’agit cependant ni de fétichiser l’action individuelle ni de minimiser le pouvoir des opprimé·e·s. Nous savons que sans mouvement collectif, on ne peut transformer les institutions. Mais ces réflexions sur notre quotidien et les choix que nous pouvons faire permettent néanmoins des pratiques plus égalitaires et solidaires, qui participent de la construction de mouvements collectifs, ne serait-ce qu’en rappelant qu’une alternative existe. Par l’exemple, la solidarité, le rejet des idées préconçues, il est même possible que ces actions quotidiennes aient parfois plus d’impact que des actions militantes plus traditionnelles.

Pour aller plus loin

  • Michel de Certeau, L’invention du quotidien I : Arts de faire, Paris, Union Générale d’Éditions, 1980.
  • Luce Giard et Pierre Mayol, L’invention du quotidien II : Habiter, cuisiner, Paris, Union Générale d’Éditions, 1980.
  • Henri Lefebvre, Critique de la vie quotidienne I, Paris, L’Arche, 2e édition, 1958.
  • Henri Lefebvre, Critique de la vie quotidienne II. Fondements d’une sociologie de la quotidienneté, Paris, L’Arche, 1961.
  • Henri Lefebvre, Critique de la vie quotidienne III. De la modernité au modernisme, Paris, L’Arche, 1981.
  • Alf Lüdtke, Histoire du quotidien, Paris, Éditions de la MSH, 1994.

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