« Santé mentale », « souffrance psychique », « troubles psychiatriques » : derrière ces termes se jouent des batailles politiques réelles — sur ce que l’on nomme, sur qui a le droit de nommer, sur ce que l’on rend visible ou invisible. Ce nouveau numéro de Pages de gauche n’a pas la prétention d’apporter des réponses concrètes concernant la terminologie. En revanche, il part d’un constat : la santé mentale est un enjeu collectif, socialement et matériellement produit. Et c’est précisément ce caractère collectif que le néolibéralisme s’emploie à effacer — en individualisant les réponses et en en faisant un outil de gestion plutôt qu’une question de droits et de justice sociale.
Ce dossier se penche sur les analyses qui ont commencé à émerger dans les années 1960, où le courant antipsychiatrique a souligné les violences symboliques et institutionnelles du savoir psychiatrique, son rôle de maintien de l’ordre social, et sa tendance à naturaliser la souffrance plutôt qu’à en interroger les causes. Les militantes féministes ont prolongé et radicalisé cette critique, en montrant comment la souffrance psychique et l’état de santé mentale des femmes sont liés à la hiérarchie des sexes, c’est-à-dire en expliquant les problèmes psychiques par l’expérience d’un monde patriarcal violent et inégalitaire.
Ces héritages critiques résonnent aussi dans les analyses de Mathieu Bellahsen, psychiatre et militant, qui revient sur l’essor, au début des années 2000, du « santé-mentalisme », c’est-à-dire ce moment où la santé mentale est réquisitionnée par la logique néolibérale pour devenir un enjeu de performance et de gestion des populations. C’est aussi la thèse de l’article sur la santé mentale au travail, qui documente comment l’organisation néolibérale du travail produit de la détresse psychique, et comment la promotion de la santé au travail peut, à certaines conditions, devenir un levier d’émancipation collective plutôt qu’un outil d’adaptation individuelle.
La question de l’accès aux soins s’impose alors comme un enjeu central. D’un côté, certaines propositions politiques — comme celle de Philippe Nantermod visant à exclure les psychothérapies de l’assurance obligatoire — traduisent une conception de la santé mentale comme dépense à réduire plutôt que comme droit à garantir. De l’autre, l’essor de l’intelligence artificielle ne comble pas les failles du système : il en révèle l’ampleur.
Ce dossier se clôt par un entretien avec Corinne Bridel, pair-aidante, dont le parcours illustre à la fois les violences de l’institution psychiatrique et la possibilité réelle de transformer les pratiques à partir du savoir expérientiel de celles et ceux qui les ont subies.
Illustration: Phoenix Rising, Hiver 1981, Volume 1, numéro 4
