Un ordre moral sur les chantiers

Propos recueillis par Gabriel Rego Capela •

Dans un ouvrage passionnant, la sociologue et syndicaliste Laura Galhano décrypte les mécanismes symboliques, sociaux et culturels qui permettent au secteur du gros œuvre de perdurer, malgré des conditions de travail marquées par la précarité.

« Mon livre part d’un intérêt scientifique et personnel », nous dit Laura Galhano. Issue d’un milieu ouvrier de l’immigration portugaise, la chercheuse et désormais syndicaliste à Unia a passé des années à étudier le domaine du gros œuvre, qu’elle connaissait par ailleurs déjà du fait de son parcours.
« Mon père était soudeur, il travaillait parfois dans les chantiers. Surtout, plus tard, aux études, je vivais dans un bâtiment composé de studios à Fribourg, où il y avait beaucoup de maçons, avec lesquels j’ai pu longuement discuter ».
Dans une enquête au long cours intitulée Sociologie des chantiers – Ordre moral et catégorisations sociales dans le gros œuvre en Suisse et publiée aux éditions Épistémé, elle nous guide dans les méandres de ce monde instable et précaire, avec une question en tête : par quels mécanismes se reproduit-il socialement ?

Une précarité structurelle…
Le constat d’abord. « Le secteur est marqué par une forte précarité de l’emploi. Il y a du travail temporaire à foison, mais même les contrats à durée indéterminée sont très faciles à résilier. » La saisonnalité de l’emploi n’aide pas, avec des périodes de creux et d’autres où l’embauche repart, nous explique Laura Galhano.
« Sans compter le taux important d’accidents au travail, de maladies professionnelles… et les conditions de travail en général. Quand on se balade et que l’on voit des chantiers, on voit souvent des toilettes chimiques au lieu de toilettes réglementaires. Elles ne sont ni chauffées ni suffisamment ventilées. Alors que la législation est très claire sur le fait qu’elles ne peuvent être utilisées que pour des travaux de très courte durée. Parfois, il n’y a même pas de toilettes, il faut faire ses besoins ailleurs. On peut aussi parler des températures extrêmes, ou des vapeurs toxiques ingérées… »
« La Suisse a connu une très grosse crise économique dans les années 90 », précise-t-elle encore. « Celle-ci a enclenché une vague de licenciements et de faillites, qui a durablement restructuré le secteur, avec une fragmentation des statuts en emploi, et avec d’un côté l’émergence de grosses entreprises comme Implenia, qui ont le capital pour lancer des travaux d’envergure, et de l’autre une galaxie de sous-traitants, ce qui contribue à intensifier la dynamique de précarisation. »

… et un ordre moral pour l’encadrer
Selon l’autrice, pour organiser et légitimer cette précarité structurelle de l’emploi, des « catégories morales » ont vu le jour sur les chantiers. « Comme des archétypes, qui différencient et classifient les travailleurs, en permettant de valoriser certaines attitudes, et d’en réprouver d’autres. »
Il y a, tout d’abord, le « bon » travailleur. Celui-ci est loyal, endurant, motivé. Même son langage physique en témoigne : « Un ouvrier m’a dit qu’on peut remarquer un bon travailleur à sa façon de marcher », nous raconte-t-elle. Il est la diamétrale opposée du chômeur : une figure pourtant largement mystifiée, car le chômage traverse toutes les couches salariales du gros œuvre, justement. Représenté comme paresseux, revendicatif, profiteur, il ne peut être embauché. « Il fonctionne comme un épouvantail. »
Entre les deux se situe le temporaire, ou intérimaire. « Cette figure-là est cruciale dans le maintien de l’ordre moral, car le travailleur fixe est constamment soumis au danger d’être remplacé par un temporaire, là où le temporaire, qui peut être perçu comme un “ bon ” à un poste fixe. »
Le tout constitue une sorte de jeu social, intériorisé inconsciemment par les travailleurs. « Ce jeu-là permet à tous d’accepter unanimement leur condition », conclut-elle.


L’invisibilisation par la nationalité
A ce triptyque s’ajoutent d’autres catégories avec les mêmes fonctions « disciplinaires ». « Il y a 30 % de Portugais parmi les maçons étrangers en Suisse. Sur les chantiers, les Portugais sont considérés comme les “ bons ” travailleurs par excellence. Ce qui est circonstanciel bien sûr, dans les années 60 ou 70 cela aurait pu être les Italiens, par exemple. Mais quoi qu’il en soit, il y a un traitement ethnicisé des travailleurs, qui naturalise leurs compétences via l’origine. »
Cette assignation identitaire se renforce par des mécanismes de cooptation au moment de l’embauche. « Un patron a un “ bon ” employé portugais, et cherchera à ce que celui-ci fasse venir un cousin ou un proche sur le chantier. Ainsi, l’employé devient tacitement garant de la nouvelle recrue ; c’est une manière de se décharger de son travail de recrutement, et d’instituer deux loyautés pour le prix d’une. »
« Le recours à la catégorie de la nationalité institue sur le chantier une communauté d’entraide mais aussi de contrôle social à moindre frais. Cela permet de consolider le collectif et d’améliorer l’efficacité au travail, qui tient beaucoup sur ces liens informels. » Mais en même temps, « ce sont les compétences individuelles et spécifiques des travailleurs qui sont invisibilisées, cachées par l’assignation nationale. »
Si les employeurs prétendent en effet préférer les CFC, dans les faits, la très grande majorité des embauchés n’en ont pas, et leur entrée dans le travail se fait sous des logiques qui contournent la reconnaissance de leurs compétences. « Les rares qui ont un CFC sont finalement l’occasion pour l’employeur d’attiser des rivalités internes, toujours en vue de maintenir l’ordre. »


La virilité, un apprentissage du corps
Enfin, dans un milieu aussi massivement masculin que celui du gros œuvre, il paraît évident que la virilité devient aussi une arme de l’ordre moral.
« Elle cache un apprentissage de la discipline du corps. On y apprend à résister à la souffrance, à se retenir d’aller aux toilettes par exemple, et ainsi de suite. À tenir, sans se plaindre, dans des situations très dures. » Une virilité qui permet aussi d’injecter de la dignité dans un monde où la précarité domine.
« Cela peut en partie expliquer le manque de femmes dans ce secteur, elles qui sont socialisées au contraire dans le soin de leur corps. Dans les rares cas où on les retrouve sur les chantiers, elles doivent d’ailleurs performer une attitude virile », rajoute-t-elle.
Si l’arrivée timide des femmes sur les chantiers pourrait bousculer les choses, c’est justement en questionnant la rigidité de ces catégories : « Par exemple, on ne pourrait plus négliger la question des toilettes avec des travailleuses qui ont des règles. Dans le second œuvre, qui comporte plus de femmes, ces problématiques sont plus clairement discutées. Parfois, l’ordre peut être remis en question par des arrivées nouvelles. »
Un début de déconstruction à laquelle invite le riche et subtil travail de Laura Galhano.

À lire :
Laura Galhano, Sociologie des chantiers – Ordre moral et catégorisations sociales dans le gros oeuvre en Suisse, Éditions Épistémé, 2026. 224 pages

*Cet article n’utilise presque pas le langage inclusif pour illustrer la prédominance mascuilne dans le gros oeuvre.

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