Ne pas faire confiance à la Banque centrale

Bertil Munk •

Après des mois de tergiversations, la Banque centrale européenne a finalement décidé début juin de relever les taux directeurs. Depuis fin février et le début de la crise énergétique, les banquières·ers centrales·aux n’étaient plus très au clair sur la bonne politique monétaire à mener. Le dilemme absurde auquel ces derniers·ères sont confronté·e·s est l’ultime preuve de l’ineptie consistant à donner aux expert·e·s des banques centrales autant de pouvoir.


Selon les théories monétaires dominantes, si la croissance est en berne, alors il faut baisser les taux pour que le coût d’emprunt soit bas et que les gens investissent. À l’inverse si le taux d’inflation est trop haut (au-dessus des 2 % le plus souvent), alors les taux doivent être augmentés afin de réduire l’activité (le recours à l’emprunt diminuera car il sera plus coûteux) ce qui aura comme conséquence une diminution de la demande agrégée (stagnation des salaires, augmentation du taux chômage, etc.), et donc une moins grande pression sur les prix.

La conjoncture économique actuelle a de quoi rendre cette marche-à-suivre dépassée. Le choc de l’offre (amené par le blocage de gaz, de pétroles ou d’engrais à Ormuz) conduit à une hausse des prix généralisée. Le taux d’inflation avoisine désormais les 3% et menace de grimper ces prochains mois. Mais de l’autre côté, l’activité est plus proche de la récession que de la surchauffe. Sur le premier trimestre, la croissance de la zone euro était de 0,1% et celle de la Suisse légèrement plus élevée. Cela veut dire que si les taux augmentent pour limiter l’inflation, alors l’activité économique (déjà très faible) diminuerait encore davantage, mais que si les taux sont maintenus ou sont abaissés, alors les prix continueraient à grimper : la quadrature du cercle.

La masse monétaire mystifiée
Mais comment en est-on arrivé à une telle gestion technique particulièrement inefficace face au capitalisme tardif ? Il faudrait remonter aux monétaristes (Friedman & co), qui font l’erreur de penser que toute intervention publique dans l’économie est contre-productive et que le seul outil efficace serait circonscrit à la gestion de la masse monétaire qui doit scrupuleusement suivre la croissance de la production. Pour Friedman, la crise de 1929 est la conséquence d’une masse monétaire qui n’a pas suivi le boom économique des années 20, tandis que les périodes inflationnistes (typiquement les années 70) sont le résultat de production monétaire excessive.

Cette gestion dépolitisée se base sur des arguments profondément antidémocratiques (le gouvernement distribuerait de l’argent à tout va pour se faire réélire). Pour y faire face, la Banque centrale ne doit répondre alors qu’à elle-même et suivre mécaniquement des principes douteux. Car en plus d’être inefficaces la plupart du temps, ils ont aussi très souvent des conséquences redistributives allant du bas vers le haut. Même en mettant de côté l’affreux indicateur NAIRU pour Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment (taux de chômage n’accélérant pas l’inflation) qui établit que le taux de chômage doit être maintenu à un certain niveau pour le bien-être général, l’action des banques centrales mène structurellement à une situation perdante pour les classes populaires. Lorsqu’elles augmentent les taux, les rentières·ers y gagnent car leur prêt leur rapporte plus qu’avant, tandis que les travailleuses·eurs voient leur pouvoir d’achat se contracter. Et lorsque les taux sont abaissés, certes le chômage devrait diminuer, mais les plus riches ne sont pas pour autant perdants : la valorisation de leurs actifs augmente en raison d’une plus grande demande dans le domaine financier.

L’inflation par les marges
Quatre ans après 2022 la leçon n’a vraisemblablement pas été retenue. Pour rappel, l’inflation avait aussi été combattue par une hausse des taux, alors même qu’elle ne vient pas d’une augmentation de la masse monétaire, mais parce que les fournisseurs d’énergie se permettent d’augmenter leurs prix, et que les grands distributeurs en profitent pour en faire de même et augmenter leurs marges. Il serait logique de s’attaquer en premier lieu à ces problèmes.

Pour l’instant, ce n’est pas ce qui est fait. Ce n’est certes pas chose facile, mais ce ne sont pas les propositions qui manquent. Isabella Weber propose par exemple de constituer une OPEP à l’envers : un club international d’acheteurs de pétrole. Tous les pays non-producteurs de pétrole (largement majoritaires mondialement) devraient, au lieu d’être victimes des prix en se faisant concurrence, se coaliser pour déterminer les prix d’achat, mais aussi pour distribuer plus équitablement les chocs d’offre lorsqu’ils adviennent.

En parallèle, la promotion de l’activité économique devrait aller de pair avec l’urgence de décarbonation. Là aussi, les outils des banques centrales sont pour l’instant inexistants, alors même qu’il pourraient être au centre de ce processus. Une proposition de moins en moins marginale est celle de la monnaie sans dette à destination de certains secteurs clés qui ont de la peine à se financer en raison de leur faible rentabilité. Il ne fait aucun doute que des expert·e·s de la monnaie seraient toujours nécessaires pour ce genre de politique de crédits (ou de subventions). Mais arrêtons de prendre trop au sérieux celles et ceux actuellement en fonction.

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