Antoine Chollet •
À la veille de la nouvelle journée de mobilisation du samedi 24 octobre, la France vit probablement des heures décisives qui pourraient modifier en profondeur son visage ces prochaines années. Un pouvoir totalement décrédibilisé par dix ans de destruction des services publics, d’affaiblissement de la société civile et d’érosion continue des principes démocratiques se retrouve tout nu face au réel, c’est-à-dire face à la société française. Et il répond comme tous les pouvoirs acculés le font dans ces circonstances : par la violence. Les exactions ordonnées par le Ministère de l’Intérieur, et probablement par Matignon et l’Élysée également, contre les manifestant·e·s, presque une tradition de la police française et de ses composantes de plus en plus militarisées (les CRS notamment), n’en sont que le dernier exemple en date. Il ne faut cependant pas oublier que, dans la situation qu’il a lui-même créée, chaque nouveau coup de menton du pouvoir est en réalité un aveu de faiblesse puisqu’il démontre que la force est son dernier recours possible, et qu’il n’a aucune solution politique à proposer à la crise qu’il a laissée prospérer en espérant qu’elle pourrisse. Le dernier acte autoritaire en date est l’interdiction de manifester, décision proprement stupéfiante qui signifie qu’il ne peut se permettre de nouvelles manifestations (et que, par conséquent, la seule tenue d’une manifestation devient une contestation profonde du pouvoir).
Errances du macronisme
Pour le pouvoir macroniste qui vit enfin son crépuscule, la situation est d’ailleurs compliquée par ses propres errances. Il faut en effet rappeler que le gouvernement actuel n’a aucune légitimité démocratique. Les partis sur lesquels il repose péniblement ont perdu les dernières élections législatives, convoquées à la suite d’une décision complètement absurde de dissolution de l’Assemblée nationale, prise en 2024. Personne n’a élu les membres actuels du gouvernement, et encore moins choisi leur programme.
Plus globalement, la crise actuelle n’est que le dernier exemple en date de l’incompétence politique de Macron et de son dernier quarteron de conseillers. Dans un régime représentatif respectueux de l’État de droit, n’importe qui sait ou devrait savoir que le pouvoir ne peut reposer que sur l’appareil répressif. C’est l’utilité – purement instrumentale du point de vue du pouvoir – de l’opposition politique et parlementaire et des libertés publiques d’offrir un thermomètre aussi exact que possible des opinions présentes dans la société et de leurs forces respectives. Banalité que toute personne ayant fait un tout petit peu de politique connaît, mais que l’actuel président, élu comme on sait par hasard et réélu sur un malentendu, n’est visiblement pas capable de comprendre. Depuis qu’il occupe sa fonction, il n’a pas manqué une occasion de restreindre les libertés publiques, et il a cru judicieux d’ignorer les résultats des dernières élections, se mettant donc lui-même dans la pire situation possible pour faire face à un mouvement social.
Limiter les droits et libertés publiques, en plus de constituer une forfaiture démocratique de première ampleur, revient aussi à se priver d’indications politiques précieuses et a toutes les chances de conduire à de nouvelles décisions catastrophiques. C’est d’ailleurs exactement ce qui se passe dans les régimes autoritaires, parfaitement équipés pour réprimer la population mais très mauvais pour savoir ce qui se passe dans les sociétés qu’ils tyrannisent. La suite des décisions prises par le gouvernement Lecornu et les déclarations qui se sont suivies depuis le début du mouvement dans les lycées ont montré de manière répétée pareille incompréhension, jusqu’à son paroxysme dans la déclaration de Macron dimanche passé, prétendant que « rien n’expliquait » les événements.
Parier la survie de son gouvernement sur le seul usage de la force par des troupes massivement ralliées à un parti politique précis – le RN – ne semble pas être une politique très sage de la part du gouvernement. Soit le pari réussit et cela met l’extrême droite au pouvoir de fait, sinon immédiatement de droit, soit il échoue et les responsables devraient en toute logique se retrouver à brève échéance devant un tribunal pour répondre de leurs crimes.
Vous avez dit violences ?
Même si l’on n’est pas attaché à une définition précise des mots, qui réserve le terme de « violence » aux atteintes contre des personnes, on devrait facilement convenir qu’éborgner ou tuer un·e manifestant·e est d’un degré de gravité plus élevé que de piller une grande enseigne de distribution. Il faut donc dire les choses clairement : la violence extrême qui s’exerce en France depuis des semaines et dont nous avons été les témoins médusés provient à peu près intégralement des forces de police (qui, faut-il le rappeler, en ont reçu l’ordre explicite) et pas des manifestant·e·s.
Quant aux pillages qui se sont déroulés en parallèle des manifestations le 17 octobre, il faut d’abord dire que, politiquement, les considérer autrement qu’un épiphénomène n’est que le signe de son propre positionnement. En clair, commencer à parler de cela signifie simplement qu’on se place du côté de l’extrême droite ou de l’aile la plus autoritaire de la droite (la distinction entre les deux devenant chaque jour plus difficile à faire). Ensuite, ces pillages ont été, comme d’innombrables témoignages ont permis de le montrer depuis une semaine, non seulement agréés par le pouvoir, mais probablement pilotés par lui (on apprendra probablement dans quelques semaines la présence de provocateurs de la police parmi les pillards). Cela explique l’insistance des membres du gouvernement sur ces actes, auxquels ils et elles souhaiteraient ramener le mouvement de protestation tout entier, mais aussi que les acteurs et actrices de ce mouvement doivent constamment rappeler que de tels actes le dessert (ce qui a été fait sans ambiguïté, d’ailleurs). Enfin, il n’est peut-être pas inutile de rappeler que le pillage est lui-même le mode de fonctionnement politique et économique mis en œuvre par Macron et ses parrains. En ce sens, celles et ceux qui sont allés se servir dans les supermarchés et les boutiques de luxe après en avoir cassé les vitrines ne font qu’imiter les dirigeant·e·s politiques et économiques qui ont amassé leurs fortunes de la même manière, même si le butin des un·es et des autres n’a pas la même taille.
Une lutte pour la démocratie
Les actes de pillages étaient politiquement inopportuns, mais la répression judiciaire totalement disproportionnée qui est en train de s’abattre sur leurs autrices·eurs fait par ailleurs signe vers ce qui est progressivement devenu le sens du mouvement social en cours. Partant de revendications parfaitement légitimes et limitées aux graves problèmes auxquels sont confrontés les lycéen·ne·s en France (délabrement des locaux, manque d’enseignant·e·s, sélection « automatisée » après le bac, etc.), le mouvement se transforme en fait chaque jour davantage en une lutte pour la démocratie, tout simplement. Aujourd’hui, en France, il s’agit de manifester pour le maintien du droit de manifester, pour le respect du résultat des élections, contre la militarisation de la répression contre la société civile, pour pouvoir décider de son avenir et, ajouterions-nous, pour la fin de la monarchie élective et une démocratisation des institutions. Tout comme la multiplication de mauvaises décisions par les gouvernants, l’extension soudaine de la liste des revendications de la rue est un signe qui ne trompe pas des moments de bascule du pouvoir.
Face à la perspective énervante d’une victoire de l’extrême droite à l’élection présidentielle de 2027, victoire soigneusement préparée par Macron depuis sa propre accession au pouvoir comme nous le disons depuis le début, la jeunesse lycéenne et toutes les personnes qui l’ont rejointe au fil des semaines ont rappelé qu’un autre avenir était possible. Si ce mouvement est victorieux, et il peut l’être, il renverra le macronisme dans les poubelles de l’histoire dont il n’aurait jamais dû sortir, et remplacera un régime totalement vermoulu par ce que Marx nommait la vraie démocratie. Attendre à l’inverse l’élection d’un sauveur suprême lors de la prochaine élection présidentielle est le meilleur moyen d’assurer la défaite du mouvement et de placer sur le trône, à la place du sauveur putatif, la grimaçante figure de l’extrême droite.
