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«Batmaid»: le retour de la domesticité

Emma Sofia Lunghi •

«Retrouvez du temps!», voici le slogan de l’entreprise de ménage Batmaid. Si les destinataires de ce message sont celles et ceux qui «n’ont pas le temps» de faire le ménage, il suppose également qu’il existe une population qui aurait le temps de faire le sien et celui des autres.


L’apparition d’entreprises comme Batmaid témoigne du retour d’une classe de domestiques constituée de femmes, et plus rarement d’hommes, issu·e·s de l’immigration et/ou racisé·e·s. Au lieu de nous réjouir de la «démocratisation» de l’accès aux services de ménages, il est impératif de voir que ces entreprises manifestent l’abandon du projet de partage équitable des tâches domestiques, et la création d’une classe de travailleuses·eurs exploité·e·s et sous-payé·e·s.

Une source de richesse?

Il est évident que pour des entreprises comme Batmaid, il existe deux catégories de salarié·e·s, celle des domestiques d’une part, et celle des employé·e·s, des ingénieur·e·s et des stagiaires destiné·e·s à surveiller et commander les premières·ers d’autre part. Inéluctablement, les photos de domestiques «modèles» affichées sur leur site montrent des femmes racisées, alors que les profils recherchés pour les postes à responsabilité dans l’entreprise sont des jeunes diplômé·e·s.

L’argument des deux fondateurs de Batmaid est que leur entreprise permet d’engager légalement des domestiques, en luttant ainsi contre la sous-protection des employé·e·s domestiques travaillant la plupart du temps au noir. En leur assurant des cotisations chômage et de retraite, ces justiciers des temps modernes ne sont pas loin de se prendre pour des philanthropes. Or la réalité est plus sombre. Le personnel de ménage n’a pas de congé maladie payé. Les salaires sont misérables, et le taux de profit maximum puisque l’entreprise prend une commission importante sur chaque nettoyage.

L’idée que la création de postes de domestiques serait une solution pour réduire le chômage avait d’ailleurs déjà été fortement critiquée par André Gorz à la fin des années 1980, dans Métamorphoses du travail. Il écrivait alors qu’il faut imaginer une société dans laquelle le travail domestique et le travail reproductif peuvent être effectués par chacun·e. Cela doit s’accompagner d’une réduction importante du temps de travail, et par conséquent du partage de la quantité globale de travail entre tous les individus.

Par conséquent, l’ouverture d’un nombre grandissant de postes de travail dans le domaine du soin à la personne témoigne à la fois de la concentration des richesses dans les mains d’une petite partie de la population et de l’institutionnalisation de deux classes de travailleuses·eurs: celles et ceux qui ont un travail réputé productif, et les autres, destiné·e·s à prendre soin des besoins des autres.

Domesticité contre égalité

L’augmentation très sensible du nombre de domestiques ces dernières décennies témoigne en outre d’une incapacité chronique à résoudre le vieux problème du partage équitable du travail domestique et de reproduction entre les membres du foyer. Au sein des couples, les hommes n’ont en définitive pas pris en charge la moitié exacte de ces tâches, et les femmes semblent davantage avoir choisi comme solution d’engager une autre femme pour s’occuper du ménage et des enfants. Ce qui semble immuable est la dépréciation sociale des personnes qui ont la charge d’effectuer ces tâches domestiques. Nous n’avons de toute évidence pas résolu le problème: ce sont toujours des personnes discriminées dans une société donnée qui endossent ce travail.

Pour conclure, la réapparition d’une classe de domestiques témoigne de l’accumulation de la richesse dans les mains d’une partie de la société et l’éloigne- ment de la possibilité d’accéder à des places de travail permettant d’obtenir une partie de cette richesse pour d’autres. Le retour de la domesticité est un symptôme inquiétant de l’aggravation des inégalités dans nos sociétés.

Cet article a été publié dans Pages de gauche n° 174 (hiver 2019-2020).

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