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Les mille vies d’André Gorz

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Parmi les grandes figures de la pensée politique française de l’après-guerre, il reste encore quelques inconnu·e·s célèbres. André Gorz en fait partie, et c’est donc justice qu’une biographie intellectuelle paraisse à son sujet, rédigée par un natif de Lausanne, Willy Gianinazzi, spécialiste du syndicalisme révolutionnaire et longtemps éditeur aux Éditions de l’EHESS à Paris.

Gorz est un personnage aux identités multiples, ce qui rend l’exercice biographique difficile. Il a d’ailleurs choisi ce pseudonyme en référence à la ville de Gorizia (Görz en allemand), ville frontière entre l’Italie et, aujourd’hui, la Slovénie, si représentative de cette Europe centrale où il est lui-même né et qui a elle aussi longtemps mélangé les identités. Né Gerhart Hirsch à Vienne en 1923, sa famille change de nom en 1930 à cause de la montée de l’antisémitisme, et il devient donc Gerhart Horst, puis Gérard, ainsi que l’appelleront ses amis les plus proches jusqu’à sa mort. Pour les lectrices·eurs du Nouvel Observateur, il sera Michel Bosquet, rédacteur responsable des questions économiques. Enfin, pour les disciples de Sartre, les philosophes et les militant·e·s de la cause écologiste, il sera André Gorz, un nom qu’il utilise pour la première fois pour signer Le traître, son roman autobiographique publié en 1958, et duquel il signera ses livres les plus importants à partir des années 1960.

Il a fallu un travail de bénédictin pour démêler cette vie que son principal protagoniste, craignant toute assignation identitaire, avait soigneusement embrouillée. Willy Gianinazzi décide de le faire à travers ses œuvres, ses livres comme ses innombrables articles pour des publications plus ou moins confidentielles. On découvre donc l’adolescent inquiet et hautain qui fréquente le Lyceum alpinum de Zuoz, en Engadine (où ses parents l’ont mis en sécurité en 1939), puis le converti sartrien qui assiste avec transport à une conférence du philosophe à Lausanne en 1946 (qui se manifeste dans Le traître et dans Fondements pour une morale), le marxiste des années 1960 (Stratégie ouvrière et néocapitalisme, 1964), le précurseur de la pensée écologiste dans les années 1970 (Écologie et politique, 1975), le critique influent de certaines des catégories de la pensée marxiste (Adieux au prolétariat, 1980; Les chemins du paradis, 1983), l’arpenteur enfin de nouveaux territoires politiques (Misères du présent, richesse du possible, 1997; L’immatériel, 2003).

Et puis, le grand public découvrira en 2006 cet auteur avec sa Lettre à D. Ce livre inclassable, qui sera d’ailleurs son seul vrai succès de librairie, est un témoignage d’amour inconditionnel à celle qui a partagé l’essentiel de sa vie et l’a constamment accompagné dans son travail: Doreen Keir (puis Dorine Horst), rencontrée à Lausanne soixante ans auparavant. Dans cette longue Lettre, il annonce aussi à qui sait le lire leur suicide commun en 2007, décidé suite à la soudaine agravation de la maladie dégénérative dont souffrait Dorine depuis les années 1970.

Ce que Willy Gianinazzi souligne également, c’est la constellation de penseuses·eurs dans laquelle il convient de replacer André Gorz, celles et ceux qui, tout en produisant une critique sans concession du capitalisme, ne soutenaient nullement les régimes russes, chinois ou autres, qui portaient leur attention sur les transformations des sociétés industrialisées au lieu de répéter comme des perroquets des analyses faites cent ans plus tôt et dans un contexte complètement différent, et qui se sont enthousiasmés pour des événements comme Mai 68 en France. On voit donc apparaître, dans les pages de cette biographie, des figures comme Lucien Goldmann (penseur marxiste roumain exilé en France après, lui aussi, un passage par la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale), Cornelius Castoriadis (malgré une passe d’armes entre eux à propos du soutien de Sartre à l’URSS dans les années 1950), Edgar Morin ou, hors de France, Herbert Marcuse. Sa proximité avec une partie de la sociologie du travail, notamment celle représentée par Alain Touraine et Serge Mallet, est également rappelée. Se dessine alors une génération de penseurs qui ont cherché à réfléchir en dehors des cadres sclérosés offerts par le PC, tout en maintenant un dialogue avec des organisations politiques importantes, et notamment des syndicats (on pense en particulier à la CFDT, qui a accueilli dans les années 1970 et 1980 nombre d’intellectuel·le·s en rupture avec le marxisme dogmatisé du PCF et de la CGT).

Ce livre rappelle aussi les liens nombreux et étroits qu’André Gorz entretenait avec la Suisse. Il avait maintenu depuis son séjour lausannois dans les années 1940 une amitié indéfectible avec Walter Riffel, avec lequel il correspondra jusqu’à ses derniers jours. Il y noue aussi des relations avec Freddy Buache, le fondateur de la Cinémathèque suisse, Charles-Henri Favrod, fondateur du Musée de l’Élysée à Lausanne, ou Gaston Cherpillod, l’écrivain et membre du POP. Après son départ en France, les écrits de Gorz rencontrent un certain retentissement en Suisse. Il est par exemple invité en 1967 à la Maison du Peuple de Lausanne pour parler de Stratégie ouvrière et néocapitalisme et du Socialisme difficile. Puis, en 1970, c’est à Zurich qu’est censé avoir lieu un débat entre Gorz, Oskar Negt, Herbert Marcuse et Ernest Mandel, événement déplacé à Constance pour des raisons politiques. Plus tard, il débattra avec Jean Ziegler à la télévision suisse alémanique, et prononcera une conférence sur la libération du temps lors du congrès du PSS à Saint-Gall en 1984 (à ce moment, Rudolf Strahm, pas encore converti aux fadaises du néolibéralisme à la sauce blairiste dont il se repaît depuis vingt ans, se déclare même «gorzien»!). Gorz a été lu et utilisé par de nombreux groupes politiques en Suisse, et il continue à influencer certaines figures politiques qui l’ont parfois découvert il y a longtemps déjà.

La biographie de Willy Gianinazzi rappelle toutes ces étapes, relie le parcours de Gorz à ses œuvres, les replace dans leur contexte et en éclaire ainsi le sens. Gageons que ce travail contribuera à réactiver l’intérêt des militant·e·s de gauche pour cet auteur, et que les éditeurs concernés rééditeront rapidement les titres qui sont épuisés. En attendant, l’on pourra compléter la lecture de cette biographie par celle des Métamorphoses du travail, sans doute le livre le plus ambiteux de Gorz.

Antoine Chollet
À lire: Willy Gianinazzi, André Gorz, une vie, Paris, La Découverte, 2016; André Gorz, Métamorphoses du travail [1988], Paris, Gallimard, 2004.

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