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Hongrie 1956

Il y a soixante ans, le 23 octobre 1956, débutait la Révolution hongroise. Première lutte importante dans les pays colonisés par la Russie stalinienne après la Seconde Guerre mondiale, elle eut un retentissement important, amplifié à l’Ouest par la droite, trop contente de pouvoir montrer les difficultés des régimes dits communistes à assurer des conditions de travail acceptables pour leurs propres travailleuses·eurs. À l’inverse, les relais officiels du Kremlin la présentèrent sans surprise comme un ensemble de menées contre-révolutionnaires et fascistes fomentées par des «agents impérialistes». Les analyses soutenant les revendications des conseils ouvriers qui s’étaient organisés spontanément en Hongrie contre le pouvoir soviétique furent donc peu nombreuses, mais ce sont aujourd’hui les plus précieuses pour comptendre cette «révolution prolétarienne contre la bureaucratie», comme l’avait nommée Castoriadis dès 1956.

On trouvera ci-dessous un texte de Dan Gallin, paru dans le n° 49 de Pages de gauche pour le cinquantième anniversaire de la révolution. Il présente les événements d’octobre et novembre 1956 en Hongrie, leur contexte immédiat et leurs conséquences à court et moyen termes.

Antoine Chollet

Il y a cinquante ans: la Révolution hongroise de 1956

La révolution hongroise d’octobre et de novembre 1956 est un événement unique dans l’histoire du mouvement ouvrier: «un soulèvement populaire fera s’effondrer le régime communiste en place, le remplaçant, pendant deux semaines, par un système pluraliste avec à sa tête un communiste de la vieille garde, Imre Nagy».

Déclenchée par des manifestations étudiantes, la révolution finit par être celle de tout un peuple. Cependant, elle est portée par la classe ouvrière, qui est son noyau dur et lui fournit ses structures: les conseils ouvriers. C’est ce qui explique son extraordinaire capacité de résistance face à une force d’occupation militaire écrasante. C’est là aussi sa signification historique.

Il faut la replacer dans le contexte du milieu des années 1950. Après la mort de Staline en mars 1953, tout le bloc soviétique s’attendait à des changements. Une direction collégiale prend le pouvoir à Moscou avec à sa tête Malenkov, chef du gouvernement, et proclame un «cours nouveau» dans les méthodes de gouvernement: une «déstalinisation» contrôlée. Les régimes imposés en Europe de l’Est par l’occupation soviétique entrent en crise. À Berlin, les ouvriers de la construction, suivis par d’autres, manifestent le 17 juin 1953 contre l’augmentation des normes de travail. L’intervention des chars soviétiques sauve le régime in extremis. En juin 1956 à Poznan, en Pologne, les ouvriers manifestent contre la hausse des prix. Malgré la répression, le mouvement prend de l’ampleur. Des conseils ouvriers se créent. Il y a menace d’intervention militaire soviétique, mais, le 19 octobre, Moscou cède et Gomulka, un communiste «réformiste», devient premier secrétaire du parti et chef du gouvernement.

En Hongrie, les fractions «staliniennes» et «réformistes» du parti communiste au pouvoir se livrent une lutte acharnée de 1953 à 1956. Le «stalinien» Rákosi est destitué par la direction soviétique en juin 1953 et remplacé par Imre Nagy, partisan du «cours nouveau». En février 1955, c’est la chute de Malenkov (remplacé par Khrouchtchev) et Rákosi en profite pour renverser Nagy, qui est destitué de toutes ses fonctions et exclu du parti.  

Mais en mars 1956, Khrouchtchev, devant le XXe congrès du Parti communiste de l’URSS, tient son discours dénonçant les crimes de Staline, qui déstabilise la fraction «stalinienne», non seulement en Hongrie. En juin 1956, Rákosi est de nouveau destitué par la direction soviétique et remplacé par Ernö Gerö, un vétéran des services spéciaux qui s’est notamment illustré en Espagne, en 1937, comme un des dirigeants de l’équipe des tueurs de la Guépéou (ancêtre du KGB) chargé de la répression contre les anarchistes et le POUM. Ce changement au sommet de l’appareil ne changera rien dans les faits.

Déclenchement de la révolution

Le 23 octobre 1956, les étudiants de l’Université technique de Budapest organisent une manifestation de solidarité avec les travailleurs polonais qui attire des dizaines de milliers de personnes. Le soir même, Gerö fait un discours à la radio dénonçant les manifestants dans des termes insultants et provocants. La foule se dirige vers l’immeuble de la radio où les étudiants entendent faire diffuser leurs propres revendications en seize points, notamment: le retrait des troupes soviétiques, la formation d’un gouvernement sous la direction de Imre Nagy, des élections libres, la réorganisation de l’économie au bénéfice du peuple, le respect de la liberté de la presse, et des libertés d’opinion et d’association, la reconnaissance du droit de grève, la révision des normes de travail, la satisfaction des revendications salariales des travailleurs.

Devant l’immeuble de la radio, la foule est reçue par les tirs de l’AVH (police politique) qui font trois morts. La fusillade de la radio est le signal du soulèvement. Les travailleurs entrent en grève et s’arment, la police civile passe à l’insurrection. Entre le 23 et 26 octobre, l’armée passe à son tour aux insurgés, notamment les troupes de la caserne Kilian à Budapest, commandées par le Colonel Pál Maléter, vétéran communiste et ancien partisan. Les seules forces armées restant fidèles au gouvernement sont les AHV.

Dans la nuit du 23 octobre, Gerö déclare la loi martiale et demande au gouvernement de l’URSS de faire intervenir les troupes soviétiques stationnées en Hongrie pour écraser l’insurrection. Le comité central du parti fait appel à Imre Nagy pour former un nouveau gouvernement dont sont écartés les staliniens les plus notoires, mais Gerö reste secrétaire du parti et contrôle l’appareil.

Au matin du 24 octobre, les chars entrent à Budapest. La grève générale insurrectionnelle s’étend à toute la Hongrie. En province, des conseils ouvriers se constituent et prennent le pouvoir. Tous les conseils exigent le départ immédiat des Russes, la dissolution de l’AVH, des élections libres, la liberté pour les partis démocratiques, l’indépendance des syndicats et le droit de grève, la liberté de presse et de réunion, la révision des plans et la hausse des salaires, la liberté de l’art et de la culture.

À Budapest, les combats les plus acharnés se livrent dans les quartiers ouvriers et autour des usines occupées par les ouvriers en armes. L’armée russe hésite: certaines unités refusent d’intervenir, d’autres se joignent aux insurgés. Les Russes ont besoin d’un répit.

Une délégation soviétique arrive à Budapest le 25 octobre, destitue Gerö qui se réfugie en URSS, et le remplace par János Kádár, vieux militant communiste persécuté sous le régime de Rákosi et réputé «réformiste». Les combats continuent. Le 27 octobre Imre Nagy annonce la formation d’un nouveau gouvernement qui comprend des opposants communistes connus, tels que le philosophe György Lukács, et des représentants du parti paysan. Les socialistes refusent d’y participer. Le nouveau gouvernement engage des négociations avec les conseils ouvriers et les insurgés.

Négociations et espoir

Le 28 octobre, le gouvernement annonce que le gouvernement soviétique accepte d’évacuer Budapest et que des négociations sont en cours pour le retrait de toutes les troupes russes de Hongrie. L’AHV est dissoute, et une nouvelle armée constituée. Le gouvernement reconnaît les conseils ouvriers et demande leur soutien. Les combats cessent et les troupes russes commencent à évacuer Budapest.

Le 30 octobre, le nouveau Conseil des syndicats libres, qui a remplacé l’ancienne centrale syndicale, appelle à la constitution de conseils ouvriers dans toutes les usines, avec droit de regard sur la planification et l’établissement des normes, afin d’instaurer une véritable «direction ouvrière» de l’économie. Il demande en même temps une augmentation immédiate et dégressive des bas salaires et un plafond maximum pour les hauts salaires. Il se déclare indépendant de tous les partis. Le 3 novembre, enfin, il annonce son retrait de la Fédération syndicale mondiale, communiste et, «pour renforcer la solidarité internationale des travailleurs», sa volonté d’établir des relations avec toutes les organisations syndicales internationales.

Le 31 octobre, Imre Nagy annonce des négociations pour le retrait de la Hongrie du Pacte de Varsovie, donc du bloc militaire soviétique, et proclame la neutralité de la Hongrie. Le 3 novembre le gouvernement est remanié pour la troisième fois. Cette fois-ci, les socialistes y participent avec trois ministres, dont leur dirigeante Anna Kéthly. Pál Maléter, promu général, est ministre de la défense. C’est un gouvernement de coalition, qui comprend quatre communistes et huit ministres du PS et de deux partis agrariens.

Répression et résistance

Ce sera le dernier gouvernement de la Hongrie libre jusqu’en 1989. Déjà le 1er novembre, de nouvelles troupes russes franchissent la frontière. Le 3 novembre le général Maléter, envoyé par le gouvernement pour négocier avec l’armée soviétique, est arrêté au quartier général de celle-ci. On ne le reverra plus vivant. Le 4 novembre à l’aube, c’est l’invasion massive: 180’000 soldats et 2000 chars sont engagés. Les combats reprennent, mais la supériorité des divisions blindées russes est écrasante.

Imre Nagy adresse un appel à l’aide au monde qui restera sans réponse. Malheureusement pour la Hongrie, la crise de Suez a éclaté: l’Égypte avait nationalisé le canal de Suez et, le 29 octobre, commence une action militaire combinée de la France, du Royaume-Uni et d’Israël contre l’Égypte; le bruit des canons dans le Sinaï couvrira celui de l’armée soviétique en Hongrie.

Le 4 novembre, Kádár, disparu depuis trois jours, réapparaît et annonce qu’il a pris la tête d’un «gouvernement ouvrier et paysan» qui a fait appel aux Russes. Nagy et d’autres membres de son gouvernement se réfugient à l’ambassade yougoslave d’où ils seront enlevés le 23 novembre par la police soviétique.

Entre le 4 et le 12 novembre, les combats se poursuivent dans tout le pays. À Budapest, les principaux centres de résistance sont les quartiers ouvriers. Csepel, bastion ouvrier, résiste pendant dix jours. Le 14 novembre, c’est la fin des combats, mais la grève générale continue. Le Conseil ouvrier central du Grand Budapest se constitue et, le 19 novembre, convoque un Conseil ouvrier national pour le 21.

Le 21 novembre, l’armée soviétique empêche la réunion du Conseil national. Le Conseil central décide une grève de protestation de 48 heures. Les conseils négocient avec le gouvernement Kádár, mais le 30 novembre celui-ci rejette leurs revendications et, le 6 décembre, commence l’arrestation massive de leurs membres.

Le 9 décembre le Conseil central décide une grève de 48 heures, contre la répression. Le gouvernement décide la dissolution du Conseil central. Les 11 et 12 décembre, c’est la grève générale dans toute la Hongrie. Le 11 décembre, le gouvernement arrête Sándor Rácz et Sándor Bali, dirigeants du Conseil central, et le 13 décembre il y a de nouvelles grèves de protestation dans la métallurgie de Budapest.

Le 17 décembre tombent les premières condamnations à mort à Budapest. La peine de mort punit désormais le fait de grève. Le PS est de nouveau déclaré illégal. Mais ce n’est que le 17 novembre 1957 que le gouvernement ose annoncer officiellement l’abolition des conseils ouvriers.

Bilan

Le bilan de la répression est lourd: il y a environ 3500 ouvriers, soldats et étudiants morts dans les combats, et 17’000 blessés. 26’000 personnes sont condamnés à des lourdes peines de prison ou déportées en URSS, et 15’000 temporairement internées (la plupart sont libérées lors d’une amnistie générale en 1963). Il y a environ 400 condamnations à mort. Environ 191’000 hommes, femmes et enfants se réfugient en Autriche, et 20’000 en Yougoslavie. Du côté russe, on compte 720 morts et 1540 blessés.

Le 16 juin 1958 Imre Nagy, et ses huit co-accusés, dont Pál Maléter, chef militaire de l’insurrection, sont condamnés à mort et exécutés à l’issue d’un procès à huis clos.

Kádár tenta d’éviter de répéter les erreurs de l’ère Rákosi. Tout en maintenant la répression politique, il mise sur une certaine libéralisation économique et, dans les années 1960, lance le slogan «qui n’est pas contre nous est avec nous». Dès les années 1970, le «système Kádár» commence à s’effriter dans le domaine économique et, à partir des années 1980, l’opposition démocratique recommence à se manifester, de plus en plus ouvertement. Au congrès du parti communiste de 1988, Kádár est envoyé à la retraite et remplacé par Károly Grosz. En 1989, le système entier s’effondre en quelques mois. En janvier, le Parlement légalise le pluripartisme; en février, le secrétaire du parti communiste, Imre Pozsgay, déclare que les événements de 1956 n’étaient pas une «contre-révolution» mais un soulèvement populaire; dans le courant de l’été, l’opposition et le parti au pouvoir négocient la transition et en octobre, le parti communiste a cessé d’exister. Sur ses décombres est constitué le Parti socialiste hongrois, se réclamant du socialisme démocratique.

La révolution hongroise de 1956 était une des principales étapes dans l’effondrement progressif du système stalinien, suivie du «printemps de Prague» de 1968, de la fondation de Solidarnosc en 1980 et finalement de la chute du mur de Berlin en 1989. Les dernières troupes soviétiques quittent la Hongrie en juin 1991, cette fois pour de bon.

Cinquante ans après

Cinquante ans plus tard, la Hongrie est un pays libre et démocratique, avec un parti socialiste au gouvernement. Peut-on considérer, pour autant, que les objectifs de la révolution de 1956 ont été atteints? Ce serait oublier quelles étaient les revendications principales des conseils ouvriers et des forces politiques, dont les socialistes, qui détenaient le pouvoir réel pendant deux semaines, dans ces jours dramatiques d’octobre et de novembre 1956.

Aucun, sans exception, ne revendiquait le rétablissement du capitalisme. Tous, sans exception, se battaient pour un socialisme démocratique et autogestionnaire, avec le contrôle ouvrier sur la production, sur l’économie et sur l’État. Aujourd’hui, la Hongrie fait partie du système transnational du capitalisme néolibéral. Retour à la case départ? Non, car les espaces démocratiques sont réels et la Hongrie d’aujourd’hui est très loin de la Hongrie de Horthy d’avant-guerre. Mais la lutte des ouvriers hongrois d’aujourd’hui ne pourra désormais qu’être une partie de la lutte du mouvement ouvrier mondial pour un autre monde, qui reste possible.

Comme l’écrivait, à la fin du XIXe siècle, le socialiste anglais William Morris: «Les hommes combattent et perdent la bataille, et la chose pour laquelle ils ont lutté advient malgré leur défaite. Quand elle advient, elle s’avère être différente de ce qu’ils avaient visé, et d’autres hommes doivent alors combattre pour ce qu’ils avaient visé, sous un autre nom».

Dan Gallin

Article paru dans le n° 49 de Pages de gauche (octobre 2006)

 

Pour en savoir plus:  

Pierre Broué, «La révolution hongroise des conseils ouvriers», Documents de l’OCI, n° 5, 1976.

(http://www.marxists.org/francais/broue/works/1956/00/broue_hongrie_01.htm)

«La révolution en Pologne et en Hongrie», Socialisme ou Barbarie, n° 20, 1956, pp. 65-171.

http://archivesautonomies.org/IMG/pdf/soub/SouB-n20.pdf

Cornelius Castoriadis, «La source hongroise», Libre, n° 1, 1977 (réédité dans Cornelius Castoriadis, Quelle démocratie? tome 1, Paris, Éditions du Sandre, 2013, pp. 575-610).

Claude Lefort, «Une autre révolution», Libre, n° 1, 1977 (réédité dans Claude Lefort, L’invention démocratique, Paris, Fayard, 1981, pp. 235-259).

 

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