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Entretien: détruire le mythe d’un futur sans travail

Où va notre économie? Bientôt tou·te·s les ouvrières·ers devront conduire pour Uber, et les camions se conduiront tout seuls… C’est du moins ce que la presse économique nous assure. Kim Moody, co-fondateur de Labor Notes et auteur de nombreux livres sur le monde du travail aux États-Unis, dresse toutefois un tableau bien différent de la situation.

On lit beaucoup de choses sur la «gig economy», où les travailleuses·eurs cumulent les emplois dans des entreprises qui fonctionnent autour d’applications en ligne, comme Uber, TaskRabbit (qui propose des services de nettoyage ou de transport) ou Mechanical Turk (une agence de recrutement pour des activités en ligne). Est-ce vraiment l’avenir du travail?

La première chose à relever, c’est que, à l’exception d’Uber, la plupart de ces entreprises ne sont pas des employeuses à proprement parler. Ce sont des plateforme en ligne où l’on peut trouver un emploi.

Ces applications ne déterminent ni les horaires ni le salaire, ni la technologie utilisée dans un emploi particulier. Ce sont toujours des employeuses·eurs qui tiennent le couteau par le manche. Donc si les emplois se dégradent, ce n’est pas parce que les gens les trouvent sur Internet plutôt que dans le journal.

Les discussions sur la «gig economy» partent du principe que, soudainement, de nombreuses personnes ont commencé à cumuler plusieurs emplois. La réalité, au contraire, c’est que la proportion du salariat qui a plus qu’un emploi n’a pas changé depuis quarante ans aux États-Unis.

La grande majorité de ces personnes a un emploi à plein temps, et travaille également de nuit, ce qui est déjà une pratique ancienne. S’il y a beaucoup de personnes qui cumulent plusieurs emplois aujourd’hui, ce n’est pas nouveau.

On parle aussi de la «1099 economy» (qui doit son nom à un formulaire des services fiscaux américains concernant les rétributions de personnes qui ne sont pas employées par l’entreprise). Nous dirigeons-nous vraiment vers une situation où 40% des travailleuses·eurs seront des indépendant·e·s?

L’idée que 40% des travailleuses·eurs pourraient être indépendant est de la pure science fiction. Il y a deux sorte d’indépendant·e·s. La plupart signent des contrats en tant qu’indépendant·e·s, sans lien avec une entreprise. Leur nombre baisse depuis des années. Les autres sont les personnes qui ont une petite entreprise. Ce groupe a un peu progressé ces dernières années, mais ne représente toujours que 4% de la force de travail totale.

Vous pensez que les notions de «gig economy» et de «travail précaire» passent à côté de la transformation la plus inquiétante: le développement d’une économie reposant sur des «jobs de merde» (crappy-job economy).

Le premier changement que l’on observe est l’intensification du travail. Celui-ci s’est considérablement durci ces trente dernières années, et cette tendance s’aggrave.

Cela s’est produit au travers de la lean production (production «sans gaspillage»), qui réduit la quantité de travail nécessaire pour produire une quantité identique ou supérieure d’un bien ou d’un service. Elle est elle-même liée à la production à flux tendu, modèle qui a été développé dans l’industrie automobile dans les années 1980, mais qui domine désormais partout. On le retrouve dans les hôpitaux, dans les écoles, etc.

Ce durcissement se voit aussi dans le contrôle et les mesures électroniques et biométriques, qui permettent aux employeuses·eurs de repérer comment intensifier le travail, littéralement minute par minute. Enfin, la durée des pauses a spectaculairement chuté depuis les années 1980.

Chacun·e a expérimenté cela, que l’on travaille à plein-temps ou à temps partiel, dans un emploi précaire ou non.

L’autre dimension, ce sont les salaires. Ils ont chuté depuis le début des années 1970. De plus en plus de personnes travaillent, mais le font pour des salaires moins élevés qu’elles ne le faisaient auparavant, en termes réels. Cela concerne tout le monde, même si les emplois précaires et à temps partiel ont plus de chances d’être encore moins rémunérés que les emplois à plein-temps.

Si l’on regarde les prévisions du Bureau of Labor Statistics concernant les types de postes qui vont le plus croître cette prochaine décennie, 70% d’entre eux devraient être des emplois à faible qualification et à faible salaire. En d’autres termes, nous n’entrons pas dans une économie high-tech, mais, bien au contraire, nous allons connaître un salariat moins payé et qui devra se contenter de jobs de merde. La fin des bons postes de travail est proche.

Alors que les emplois à flux tendu créés par des applications en ligne ont concentré l’attention des médias, ceux-ci en ont beaucoup moins consacré à la production industrielle à flux tendu. Pouvez-vous nous dire pourquoi d’immenses hangars logistiques sont apparus et ce que cela signifie pour le travail syndical?

Pour que la globalisation fonctionne, de faibles salaires ne sont pas toujours suffisants, car il faut transporter des produits d’un endroit à l’autre. C’est cela qui a provoqué cette «révolution logistique».

Le temps nécessaire pour livrer un produit à son point de vente est un facteur important de concurrence. Comme la production, le transport fonctionne désormais à flux tendu. Les produits se déplacent plus rapidement. On n’a pas changé la vitesse des camions, des avions ou des trains. Ce qui a changé, c’est la manière dont les choses se font. Les biens ne restent plus dans les hangars très longtemps. Ils arrivent par rail, puis sont transbordés sur des camions en quelques heures. C’est un changement que l’on n’a véritablement observé que depuis le début du siècle.

Pour que cela fonctionne, l’industrie a donc créé des «clusters» logistiques, c’est-à-dire d’immenses concentrations de hangars où converge le trafic par rail, par route, par air et par mer, et où les mouvements peuvent être coordonnés, en général par des moyens électroniques.

On peut penser que ceci est très «high-tech», mais il apparaît surtout que ces clusters nécessitent encore des milliers de salarié·e·s. Aux États-Unis, on compte soixante concentrations de ce genre, mais trois d’entre elles sont particulièrement importantes: le port de New York et du New Jersey, la zone du port de Los Angeles et de Long Beach, et Chicago. Chacune d’entre elles emploie, sur un territoire réduit, au moins 100’000 personnes.

Il ne faut pas oublier que toute l’idée de la sous-traitance dans les années 1980 était de casser les grandes concentrations ouvrières dans des endroits comme Detroit, Pittsburgh ou Gary. Ce que ces entreprises ont donc fait par inadvertance ces dernières années a été de recréer d’immenses concentrations de travailleuses·eurs manuel·le·s.

L’évolution est telle que ces entreprises se sont peut-être tiré une balle dans le pied, car il existe dans ces endroits un véritable potentiel pour syndiquer de grands nombres de salarié·e·s mal payé·e·s. Et il y a des tentatives pour le faire, bien sûr!

On peut en outre relever que ces concentrations sont liées les unes aux autres par des systèmes à flux tendu, ce qui signifie qu’il existe des centaines, sinon des milliers, de points très vulnérables dans le système de transport. Si l’on arrête le travail à un endroit, d’immenses zones seront directement touchées.

Les médias, et même les candidat·e·s à l’élection présidentielle, font porter la responsabilité de la perte de millions d’emplois industriels aux États-Unis au commerce et à la sous-traitance. Vous n’êtes pas d’accord avec cette explication.

La sous-traitance, si elle se pratique à l’intérieur des États-Unis (ce qui est la plupart du temps le cas) affaiblit les syndicats et frappe durement les gens qui perdent leur emploi, mais elle n’élimine pas nécessairement des emplois sur le territoire national. Les emplois sont simplement confiés à des personnes qui sont moins payées.

La délocalisation est une chose différente, mais elle n’est pas aussi répandue que l’on imagine. Cette pratique a eu un impact décisif sur des industries comme l’acier et le textile par exemple. J’estime qu’elle explique la disparition de 1 à 2 millions d’emplois depuis le milieu des années 1980.

Ce qu’il faut faire observer cependant, c’est que, de 1960 à 2007, soit juste avant la grande récession, la production manufacturée a en réalité crû de 131%. Le secteur manufacturier a plus que doublé sa production. Si tous les emplois avaient effectivement été délocalisés, une telle croissance aurait tout simplement été impossible.

Comment cela a-t-il pu se réaliser? Je crois que la réponse réside dans le système de lean production et dans les nouvelles technologies dont nous venons de parler. La productivité a doublé, et le nombre d’emplois manufacturiers a chuté de 50% au moins. C’est donc le gain de productivité qui explique la perte des emplois.

Les politicien·ne·s ont du mal à parler de cette question car cela signifierait attaquer les entreprises. Cela reviendrait à dire: «vous exploitez trop votre force de travail». Et bien sûr, comme la plupart des économistes, des politicien·ne·s et des expert·e·s pensent que les gains de productivité sont une très bonne chose, une telle critique est impensable.

Il y a beaucoup d’inquiétude à propos de l’automatisation. Andy Stern, l’ancien président de l’Union internationale des employés des services (SEIU), prétend par exemple que des camions sans conductrice·eur vont bientôt remplacer des millions de chauffeuses·eurs.

On peut vendre beaucoup de livres avec ce genre de pop-futurologie! Cela me rappelle la grande crainte de l’automatisation dans les années 1950. Il était alors courant de prétendre qu’il n’y aurait bientôt plus d’ouvrières·ers dans les usines.

L’automatisation a bien sûr réduit le nombre de personnes travaillant dans les usines, mais il y  en a encore 8 ou 9 millions aux États-Unis, malgré la technologie, qui elle-même dépasse de très loin tout ce qui était imaginé dans les années 1950.

J’ai un rayon entier de ma bibliothèque rempli de livres annonçant «la fin du travail». Et pourtant il y a des millions de travailleuses·eurs en plus qu’il y a quelques années. Le problème, ce n’est pas que ces emplois n’existent plus, c’est que les personnes qui les occupent soient moins payées qu’avant pour leur travail.

 

Propos recueillis par Chris Brooks

Paru dans Labor Notes n° 449, août 2016

(trad. AC)

 

Version originale: http://labornotes.org/2016/07/interview-busting-myths-workerless-future

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