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Ni copyright, ni domination du marché

Le professeur de science politique néerlandais Joost Smiers développe ici un plaidoyer libéral en faveur de l’abolition du «copyright» dans le domaine artistique, et formule une critique de la position de Lawrence Lessig présentée à la page précédente.

Il faut être aveugle pour ne pas observer que le règne du copyright touche à sa fin. La criminalisation massive des utilisateurs de matériel artistique ne fonctionne même plus. L’alarme devrait sonner dans la tête de tous les ministres de l’économie: les milliards de dollars investis dans d’énormes industries culturelles sont sur le point de partir en fumée. Il y a du travail pour éviter une catastrophe économique due au contrôle monopoliste du copyright, à la concentration et aux fusions – en gros, à toutes les mauvaises habitudes d’un secteur de l’industrie qui va jusqu’à entraver la liberté d’expression.

Des solutions insuffisantes

Un changement radical est nécessaire dans les conditions de production, de distribution et de promotion des expressions culturelles. Les licences Creative commons défendues par Lawrence Lessigne constituent même pas un début de solution au problème actuel. Pourquoi? Parce que le principe des Creative commons ne propose pas de réponse à quatre questions. Premièrement, il ne dit pas comment les artistes peuvent vivre de leur travail, pas plus d’ailleurs que le système actuel, dans lequel nombre d’artistes ne sont pas rémunérés suffisamment. Ensuite, il continue à partir du principe que les artistes doivent être les propriétaires de leurs œuvres. Or, hormis dans le monde occidental et depuis quelques siècles, le concept de «propriété» d’une expression culturelle n’a jamais eu la moindre signification pour aucune civilisation passée ou présente. L’imitation, en revanche, a bien plus souvent fait partie des procédés habituels – et la numérisation la rend encore plus difficile à empêcher. Troisièmement, les Creative commons n’ouvrent pas de perspective sur les relations marchandes totalement différentes qui prendraient place dans un monde sans copyright. Enfin, ces licences alternatives ne s’attaquent pas au problème que pose l’existence d’énormes monopoles dans tous les secteurs de l’art, qui contrôlent ce qui est produit, ce que nous voyons, entendons et lisons. Ce contrôle nuit à la démocratie et représente une menace réelle pour le droit à la communication libre.

Un changement radical

Quelle est la solution que je propose pour soulager les maux de tête de nos ministres de l’économie? Elle se décline en deux aspects: l’abolition complète du copyright, et le démantèlement des monopoles culturels.

Nous devons réaliser que le copyright n’est rien qu’une couche de protection autour d’une œuvre d’art. Simultanément, nous ne devons pas oublier que les artistes, leurs agents et leurs producteurs sont des entrepreneurs. Qu’est-ce qui justifie alors le fait que leur travail reçoive nettement plus de protection – en l’occurrence un contrôle monopolistique à long terme – que celui d’autres entrepreneurs? Pourquoi ne peuvent-ils pas simplement offrir leur travail artistique sur le marché et tenter d’attirer des acheteurs?
Essayons de prédire ce qui se passerait si le copyright était aboli. L’un des premiers effets serait surprenant: soudainement, il ne serait plus intéressant pour d’énormes industries de se concentrer si fortement sur les best-sellers, les films à succès et les stars. Pourquoi pas? Parce qu’en l’absence de copyright, n’importe qui pourrait jouir de ces œuvres et les échanger. Les géants de l’industrie perdraient leur exclusivité et le marché se normaliserait en laissant s’exprimer davantage d’artistes qui pourraient tirer un revenu honnête de leur activité. Le fait d’être simplement le premier sur le marché à proposer une œuvre spécifique pourrait générer un revenu; mais un tel marché ouvrirait aussi à davantage d’artistes la possibilité de se construire une réputation, une image de marque qui puisse ensuite être exploitée pour faire monter les prix.

Quelles rémunérations?

Les artistes ne devraient donc pas craindre de ne pas recevoir une rémunération honnête pour leur travail, ni d’ailleurs de se le faire «voler». Premièrement, il est improbable que les «vols» se multiplient, puisqu’aucune entreprise n’aura une position dominante. Deuxièmement, les voleurs seront couverts de honte en public. Nous nous rapprochons d’une société dans laquelle on n’intente pas d’actions en justice à tort et à travers – le prix est simplement trop élevé. Cela signifie que les comportements commerciaux répréhensibles auront avant tout des effets sur la réputation des responsables. Enfin, nous ne devons pas oublier que la numérisation change et changera complètement la manière dont les artistes sont en lien avec leur public. Dans ces nouvelles relations marchandes, il n’y a plus de place pour l’ancien bouclier de protection anciennement dénommé copyright.

Adaptation: Benoît Gaillard et Romain Felli

 

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