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Les invasions barbares ?

Les invasions barbares ?

Les militant-e-s socialistes peuvent ressentir un certain malaise à la lecture du document produit par le Comité directeur du Parti socialiste suisse (PSS) sur la migration et soumis en discussion pour le Congrès de Lugano (les 8 et 9 septembre prochain). Son sous-titre, déjà, est explicite : « tirer parti des avantages de l’immigration ; en prévenir les risques ». Avantages et risques, non pas droits, libertés ou solidarité : tel est l’état d’esprit bureaucratique qui règne au sommet du Parti et qui ressemble fort à un chèque en blanc signé à la Conseillère fédérale Sommarugga.

Inacceptable

Clairement, il y a des éléments inacceptables parmi les 75 pages de ce document, notamment lorsque il accepte l’utilisation de la force pour renvoyer des personnes déboutées, ou quand il s’approprie le langage de l’UDC sur les risques liés à la migration (sur la criminalité des étrangers, voire même sur les dangers que ceux-ci feraient peser à la « paix religieuse »). Au lieu de dénoncer la longueur des procédures d’asile, le PSS ferait mieux d’expliquer pédagogiquement les raisons de l’existence de voies de recours face une décision juridique ou administrative dans un Etat de droit. Quant aux aspects positifs de la migration, ils relèvent essentiellement d’une vision strictement utilitariste (ainsi la migration serait importante quand elle contribue aux assurances sociales ; cf. encadré ci-dessous).

Tout aussi clairement, il y a de très nombreuses mesures qui sont correctes. On y rappelle que la migration n’est pas indépendante des autres domaines politiques. La critique qui est faite de la politique irréfléchie d’attraction des entreprises, et ses conséquences en matière de logement ou d’aménagement du territoire est bien vue. Sur la question de la libre-circulation européenne, le modèle de renforcement des mesures d’accompagnement vise à répondre aux problèmes réels de dumping salarial sans remettre en cause la liberté de mouvement. Ici, le PSS arrive à tracer un chemin entre les demandes néo-libérales et les vociférations nationalistes. C’est cette partie là du texte qui est très bonne et à laquelle aurait pu se limiter le document.

Rappels nécessaires

Toutefois, le malaise vient surtout de la manière dont le PSS pose le problème. A vrai dire, en lisant le document on a l’impression d’avoir sous les yeux un projet issu de l’Administration fédérale. Ou sont l’analyse et le point de vue socialiste ?

Peut-être qu’il aurait simplement fallu commencer par rappeler que l’histoire du PSS, et du mouvement syndical en Suisse, est indissociable de l’histoire migratoire de ce pays. Ensuite, une défense sans honte des droits fondamentaux aurait été la bienvenue, ainsi qu’un rappel de l’internationalisme qui caractérise le mouvement socialiste : avant d’être étrangers, légaux ou illégaux, les migrant-e-s sont pour l’essentiel des travailleuses et des travailleurs.

On aurait alors fait le lien avec le nouveau programme du parti adopté il y a une année à peine. Il y est écrit que le parti socialiste s’engage pour le socialisme démocratique qui doit être atteint grâce à la démocratisation de l’économie. Concrètement cela signifie que les travailleuses et travailleurs ont un intérêt commun, face à la classe capitaliste. La démocratisation n’est possible que lorsqu’il y a une unité des travailleuses et travailleurs ; lorsqu’ils et elles peuvent également participer aux décisions économiques et en recueillir les fruits. A l’inverse, la classe capitaliste, le patronat, afin de conserver son pouvoir économique a lui tout intérêt à diviser les travailleuses et travailleurs, à les monter les uns contre les autres en opposant Suisses et étrangers, légaux et illégaux, hommes et femmes, actifs et retraités, etc. Le travail de la gauche consiste à produire de l’unité à partir de la diversité, celui de la droite à produire de la division.

Les migrant-e-s placé-e-s dans des situations précaires, parfois illégales et à la merci d’un renvoi, constituent une main d’œuvre qui est souvent moins au courant de ses droits, qu’il est plus facile d’intimider et qui a plus de difficultés à s’organiser et à se battre. Dès lors, on comprend bien tout l’intérêt qu’a le patronat d’instrumentaliser la migration. Faire venir des travailleuses et travailleurs de l’étranger, en les plaçant dans des conditions différentes de celles et ceux qui travaillent déjà en Suisse, permet de faire jouer les salaires et les conditions de travail à la baisse.

Les syndicats l’ont bien compris qui mettent désormais un accent important sur l’organisation des travailleuses et travailleurs migrant-e-s. Non pas par charité ou par humanitarisme, mais parce que c’est la seule manière de défendre les conditions de travail et de vie, de toutes et tous !  La régularisation des Sans-Papiers n’est pas une opération humanitaire, mais bien une stratégie de défense de la section la plus vulnérable du travail dans ce pays, qui à terme profitera à l’ensemble.

Une fois de plus, probablement, le comité directeur du PSS va gagner. Les débats à l’interne se focaliseront sur certaines mesures, les plus scandaleuses. L’aile gauche du parti déposera uniquement des amendements « gagnables », et la logique d’ensemble du papier ne sera pas revue. Cette vision utilitariste et technocratique de la migration ne correspond pourtant pas au sentiment de la base du parti.

Romain Felli
Délégué du Parti socialiste lausannois au Congrès de Lugano

Étrangers utiles

Un exemple frappant de la vision utilitariste promue par le papier est l’idée que les migrant-e-s seraient nécessaires à la survie des assurances sociales en Suisse. Il y est dit que la population résidente en Suisse vieillirait et que, dès lors, afin d’assurer un ratio stable entre population active et population non-active, il faudrait un apport important de migration.

Mais soyons sérieux ! Soit les migrant-e-s ainsi importé-e-s ont vocation à rester en Suisse (et ainsi à toucher une retraite), et donc, suivant la même logique, il faudra dans le futur en importer encore plus pour maintenir le même ratio ; ainsi la population devra sans cesse augmenter, un peu comme dans un jeu de l’avion. Soit cela signifie que ces migrant-e-s ont vocation à quitter ensuite la Suisse, et à ne pas toucher les bénéfices des assurances sociales auxquelles ils et elles ont pourtant contribués. Cette deuxième solution suppose donc la validation par le PSS d’une forme particulièrement indigne d’exploitation des travailleuses et travailleurs.

Cet argument est donc débile, et, de surcroît, facilement retournable : « vous ne voulez pas plus de migrant-e-s, alors vous allez devoir travailler plus longtemps et toucher moins de rentes ! ». En réalité le problème n’est pas démographique, mais économique et politique. L’âge de la retraite et le niveau des rentes dépend de la répartition de la valeur créée entre salarié-e-s (en emploi, en formation, ou en retraite) et propriétaires des moyens de production (le profit qui va au capital).  En glosant sur la démographie, le PSS oublie de s’en prendre à la propriété.

RF

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