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Assistance au suicide

 

La chasse aux « abus »

Le fait que le PS soit le seul parti de gauche à appeler au rejet de l’initiative «Assistance au suicide en établissements médico-sociaux (EMS)», qui demande l’obligation pour les EMS d’appliquer un droit humain reconnu par la Constitution fédérale, doit nous inquiéter. Non que le parti en question n’ai jamais fait preuve de moralisme paternaliste par le passé, mais on est en droit d’attendre de la gauche qu’elle respecte le droit de chacun·e à disposer de sa vie et de son corps comme il ou elle l’entend et qu’elle ne souhaite pas soumettre l’exercice de cette liberté à l’expertise du corps médical, qui, sans malveillance (le plus souvent), voit en général d’un très mauvais œil l’exercice du libre-arbitre par «ses» patient·e·s. Mais le parti socialiste vaudois soutient le contre-projet concocté par son ministre, législation bien plus contraignante devant permettre de lutter «contre les risques d’abus», comme l’indique la brochure explicative.

L’incurabilité de la vie

Revenons sur ces fameux garde-fous, terme qui est à prendre dans son sens littéral, car il s’agit bien de traquer les fous, ce comme quoi est apparemment considéré toute personne souhaitant choisir de mourir dans ce projet de loi. Dans l’argumentaire pour le contre-projet on ne trouve pas de justification du fait que recevoir une assistance au suicide en EMS, lieu de vie collectif où les droits des résident·e·s sont régulièrement menacés, exigerait d’autres mesures que celles que le législateur trouve suffisantes pour se tuer tranquillement chez soi. Or c’est bien cette unique restriction que l’initiative visait à corriger. Mais le conseil d’Etat vaudois a néanmoins voulu étendre la question à tous les établissements sanitaires, hôpitaux compris, option qui ne semble justifiée que par le prétexte qu’elle offre à établir une vaudoiserie législative, qui rendrait dans les faits de plus en plus inaccessible l’application de son droit à choisir sa mort. Énoncer l’envie de mourir vous rend suspect d’incapacité de discernement. Comme, par défaut, il est «insensé» de vouloir mourir, c’est à vous de prouver que vous êtes sains d’esprit, et non à l’autorité qui veut vous contraindre en ne respectant pas votre droit de démontrer pourquoi vous ne pourriez l’exercer — pourquoi alors ne pas soumettre à cette expertise les personnes qui revendiquent l’exploitation d’autres êtres humains ou celles qui tentent de nous convaincre de l’existence d’une vie après la mort?

Qui juge les expert·e·s?

Sans compter que croire que les médecins sont compétents pour évaluer la capacité de discernement reste discutable. En général cette tâche est confiée aux psychiatres, dont les critères varient et surtout qui tendent à se protéger en préférant garder quelqu’un en vie contre son gré que prendre le risque de se voir accuser de sa mort. A titre d’exemple de la très relative «expertise» dont font preuve mes consœurs et confrères, la polémique autour de l’expertise de Breivik, l’auteur de la tuerie d’Utøya, a bien montré la base essentiellement morale des critères psychiatriques évaluant la santé mentale. Enfin ces procédures de contrôle sont dramatiquement comparables aux embûches posées par les forces  politiques conservatrices aux femmes qui souhaitent une interruption de grossesse et qui se voient soupçonner de «faiblesse d’esprit» en raison de leur sexe, de leur «détresse» et d’un prétendu dilemme moral qui ne leur appartient pas, qui est en fait celui des soignant·e·s, des croyant·e·s et des bien-pensant·e·s. Les droits individuels ne peuvent être garantis que par un collectif démocratique et ne sauraient être restreints pas un pouvoir d’expert, eût-il réussi à s’attribuer la seule légitimité en matière de vie et de mort. Il faut de bonnes raisons pour empêcher une personne d’exercer ses droits. Son propre jugement moral n’en est pas une. On pourrait également objecter que même si l’on estime que la décision de mourir devrait être soumise à une évaluation collective, il n’y a pas de raison qu’elle soit effectuée par le corps médical, il pourrait s’agir de jury populaire, si l’on pense vraiment que l’Etat a son mot à dire. Enfin, pour pousser l’analogie avec l’IVG un peu plus loin, à trop renforcer l’interdiction ou la restriction, on ne diminue pas les actes mais on les complique et on augmente les conséquences négatives en dégradant les conditions dans lesquelles ils sont produits.

L’inéluctabilité de la mort

Outre la protection juridique octroyée par l’évaluation de la capacité de discernement, la seconde cautèle est d’ordre moral: on a le droit de choisir de mourir si la mort nous fait déjà signe. L’exigence de maladie ou de séquelles d’accident graves et incurables apparaît en effet aussi comme condition. La mort doit apparaître comme plus inéluctable qu’elle ne l’est depuis toujours. Car notez bien que la question de la «qualité de vie» est absente, jugée probablement trop «subjective». Or l’on peut être sûr de mourir très bientôt, d’avoir une maladie grave et incurable, sans pour autant vivre dans d’atroces souffrances (et inversement), situation qui elle suscite l’empathie et se trouve souvent invoquée pour justifier une décision de mourir. Dans le contre-projet, seule l’impuissance du corps médical justifie le droit de mourir.

La peur du désordre

De quoi ont peur les autorités politiques? Quel besoin de légiférer? En dehors de la préservation du pouvoir médical et de l’ordre religieux, on a peine à comprendre leurs motifs. Or il est difficile de penser qu’une organisation de gauche se réclame de ses objectifs, du moins pas explicitement. Notre société accepte mal le suicide, mais politiquement on ne voit pas vraiment quel problème cela pose. La réponse à cette question n’est pas simple. Néanmoins il me semble que la responsabilité se trouve au cœur du problème. Les médecins et l’Etat — les experts médicaux et politiques donc—, «nos pères laïcs» en somme, craignent de voir leurs «sujet-patient-enfants» faire des choix inconsidérés et se sentent responsables. Mais ce sentiment de responsabilité se fonde sur une conception profondément inégalitaire des rapports entre ces corps sociaux et sur un déni de l’autonomie des citoyen·ne·s et de leur propre responsabilité. Pourquoi devrait-on prouver que notre décision de mourir correspond bien à notre volonté, mais pas notre décision de se marier, d’être enceinte ou de jouer au loto? Cela ne regarde personne de savoir si ce que je fais reflète bien ce que je veux! Et de toute façon en quoi cela autoriserait qui que ce soit à décider à ma place? A fortiori quand les conséquences de mes actes ne portent pas atteinte à autrui. Peut-être le ministre vaudois de la santé ne voulait pas vraiment légiférer sur ce sujet, peut-être a-t-il été largement influencé par les milieux hospitaliers, mais il ne demeure pas moins responsable de soutenir ce contre-projet apparemment avec toute sa capacité de discernement, contre-projet qui, lui, porterait une grave atteinte à la liberté et au droit de choisir notre mort.

Stéphanie Pache

 

 

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