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Un chacal dans le poulailler

Demain, le parlement élira le Conseil fédéral pour la nouvelle législature 2019-2023. Les analystes politiques se bousculent pour affirmer que les verts pourront faire leur entrée à l’exécutif, ou pas (le plus souvent). Retour sur un article écrit à une autre veille : celle de la non-réélection de Blocher en 2007. Même si Cassis n’est pas Blocher, qui peut prédire sans incertitude ce qui se passera aujourd’hui ?


Voici quatre ans que Christoph Blocher a intégré le Conseil fédéral. Quatre ans de ruptures de collégialité, de mépris des institutions, de fuites de décisions confidentielles… A la veille des élections fédérales, il est temps de se demander comment combattre l’influence toujours plus importante de Blocher dans le gou¬vernement et les médias.
Le 19 octobre 2003, ce que tout le monde craignait se produit. L’UDC obtient 26,7% des suffrages aux élections fédé¬rales et gagne ainsi 11 sièges au Parlement. Devenu le plus grand parti de Suisse, il pourra obte¬nir ce qu’il a déjà tenté d’acqué¬rir en 1999, un deuxième siège au Conseil fédéral. Le chantage commence alors. L’UDC annonce que son deuxième candidat sera Christoph Blocher. S’il n’est pas élu, le parti se retirera du gou¬vernement. On attend les criti¬ques des autres partis, mais peu de voix se font entendre. La pro¬position semble être acceptable aux yeux du plus grand nombre. Le PRD abandonne son ancien allié le PDC qui risque de per¬dre un siège au profit de l’UDC, et même la présidente du PS, Christiane Brunner reconnaît la légitimité de l’arrivée d’un deuxième UDC au gouverne¬ment. Le 11 décembre, les jeux sont faits, Blocher est élu, de peu, car le PS n’a pas accepté le chantage de l’extrême droite. Toutefois, même l’aile gauche du PS qui appelait au retrait des socialistes du Conseil fédéral adhère peu à peu à l’illusion que leurs conseillère et conseiller fédéraux ont encore une marge de manoeuvre au gouvernement. Après tout, «c’est le peuple qui l’a voulu», se disent-ils/elles tout en essayant de se persuader que Blocher se soumettra aux règles de la collégialité.
Le dangereux provocateur
Durant la législature qui suit, ces illusions seront main¬tes fois démenties: ruptures de collégialité, fuites de décisions confidentielles, attaques des institutions suisses, violation du principe de séparation des pou¬voirs. Christoph Blocher n’en fait qu’à sa tête. Ses méthodes s’imposent et instaurent une ère nouvelle au Conseil fédéral. Il les justifie par son prétendu amour de la démocratie, de la liberté d’expression et de la transpa¬rence; principes qu’il ne respecte pourtant pas lui-même lorsqu’il bafoue des décisions prises en votation populaire, conteste la liberté de la presse et s’immisce dans les affaires de ses collègues du gouvernement. Le conseiller fédéral n’hésite par ailleurs pas à se qualifier lui-même de «dange¬reux» dans Le Matin du 25 août 2007.
Un des exemples les plus frappants de non-respect des lois et décisions populaires est sa prise de position contre la norme antiraciste lors de sa visite offi¬cielle à Ankara. En défendant un historien et un politicien turcs ayant nié le génocide arménien sur territoire suisse, le Ministre de la Justice a accumulé les actes répréhensibles: rupture de col-légialité, critique des lois de son pays, non-respect d’une décision prise en votation populaire en 1994.
Le prétendu porte-parole d’un peuple brimé
Comme après toutes ses attaques contre l’Etat de droit, des politicien-ne-s s’indignent et remettent en cause sa légitimité, mais aucune mesure concrète n’est prise pour éviter que cela ne se reproduise. Le conseiller fédéral, qui s’est autoproclamé porte-parole du peuple, n’est à aucun moment sérieusement mis en danger par celles et ceux qui le critiquent. Pire encore, en dis¬créditant le fonctionnement des institutions et en remettant en cause leur légitimité, il s’impose dans les médias et incarne «celui qui ose s’attaquer aux véritables problèmes!». A mesure que ses méthodes et idées s’imposent au Conseil fédéral, le cloisonne¬ment des départements s’accen¬tue. Chaque membre du gouver¬nement joue de plus en plus en solo, n’hésitant pas à attaquer ses collègues et à se pavaner dans les médias. Toutefois, conscient-e-s que s’approprier la manière de fonctionner de Christoph Blo¬cher reviendrait à la légitimer, les autres conseiller/ère-s fédé-raux/ales continuent à défendre le principe de collégialité et à critiquer les dérapages du Minis¬tre de la justice. Le Conseil fédé¬ral ne devient alors plus qu’une addition de sept personnalités aux programmes et fonctionne¬ments très différents, le mouton noir entraînant ses six brebis toujours plus partagées entre la tentation de jouer le même jeu que lui et la défense du fonction¬nement traditionnel du gouver¬nement.
Les socialistes dans une impasse
Tout au long de ces quatre années de législature, Blocher a réussi à jouer un dou¬ble jeu. Il se présente comme un conseiller fédéral brimé par ses collègues, un courageux politi¬cien qui dénonce les vrais problè¬mes, mais que personne n’écoute. Dans les faits pourtant, c’est lui qui tire les ficelles, influence les décisions et impose ses projets. Il a, par exemple, exigé que les projets de Lois sur l’asile et les étrangers que Ruth Metzler avait présentés au Parlement, repas¬sent devant les deux chambres dans des versions plus radicales.
Aujourd’hui, il est plus que jamais nécessaire de se demander comment faire com¬prendre à la population que les problèmes de la Suisse sont les conséquences de la politique de la droite majoritaire. Pour cela, il ne suffit pas d’avoir des pro¬positions pragmatiques et des personnalités charismatiques. C’est le réflexe du compromis dans lequel une partie de la gau¬che se complait qu’il faut remet¬tre en question. Nous ne devons pas nous satisfaire d’un système qui cache les véritables rapports de force, car depuis quatre ans, Christoph Blocher utilise ses faiblesses pour accroître sa visi¬bilité. Chef de file de la majorité bourgeoise du gouvernement, Blocher joue avec la population en usurpant l’étiquette du mino¬ritaire du Conseil fédéral. Paral¬lèlement, les socialistes défen¬dent dans les médias les projets votés par la majorité de droite… Ce paradoxe est la cause de bien des confusions. Aujourd’hui, il est temps de faire un bilan de ce que certain-e-s appellent encore «l’opposition constructive des socialistes». La marge de manoeu¬vre des conseillers fédéraux PS ne cesse de faiblir. Il est temps de se réapproprier les outils de la rupture de collégialité et de la menace de la sortie du Conseil fédéral. Malheureusement, si appeler les parlementaires à ne pas réélire le populiste et pro¬vocateur Christoph Blocher est une évidence pour la plupart des personnalités de gauche, réflé¬chir à notre réaction s’il est tout de même élu ne semble pas être d’actualité.

Line Rouyet

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