0

Thierry PILLON, Le corps à l’ouvrage

Thierry Pillon, qui occupe un poste de maître de conférences en sociologie à l’université d’Évry, vient de publier un livre très original sur la parole ouvrière. Ce spécialiste de sociologie du travail a abandonné pour un temps la forme des traités de sociologie et de leurs méthodes parfois fastidieuses pour prendre la mesure de ce que les ouvriers et les ouvrières ont à dire sur leur expérience singulière du travail. Comme il l’écrit : « les manières de faire, de s’engager dans les gestes, de ressentir, de percevoir, bref toute une phénoménologie de l’activité nous met au cœur de l’expérience corporelle du travail ouvrier » (p. 10). C’est bien de corps qu’il s’agit principalement dans ce livre, comme le titre l’annonce, de corps brisés et mutilés, mais de corps virtuoses aussi (voir notamment l’habileté des mécaniciens de locomotives à vapeur pour jeter le charbon exactement au bon endroit, ou les mineurs qui doivent pouvoir travailler dans des espaces extrêmement exigus, pp. 52-55). Le livre s’attache aussi à ressaisir d’autres expériences moins explicites ou concrètes, comme les regards, l’intimité ou les rêves.

Construit à partir d’un corpus d’autobiographies ouvrières couvrant l’entier du XXe siècle, des mineurs du début du siècle aux intérimaires d’aujourd’hui, en passant par des figures un peu spéciales comme Simone Weil – philosophe faisant l’expérience de l’usine dans les années 1930[1] – ou Robert Linhart – « établi » aux usines Citroën à Paris dans les années 1960[2]. Quelques intellectuel·le·s apparaissent donc dans ce livre, mais bien peu nombreux parmi tous les témoignages d’ouvrières·ers rassemblés par l’auteur. Une très utile bibliographie en donne la liste en fin d’ouvrage, d’autant plus nécessaire que l’étude des autobiographies ouvrières a étrangement été délaissée dans l’espace francophone[3].

Il s’agit d’abord dans ce livre de montrer l’unité de l’expérience ouvrière, sa profonde continuité par-delà les évolutions techniques, l’amélioration des conditions d’hygiène, les bâtiments moins insalubres, les calculs des ergonomes censés faciliter le travail ouvrier… Et les similitudes sont frappantes, en effet. Les descriptions de la première entrée dans l’usine ou dans la mine se ressemblent par exemple étrangement au fil des ans : même sentiment d’être absorbé par un espace hostile et étranger, même rupture avec le monde extérieur, même impression de ne pas pouvoir tenir plus d’un jour dans cet enfer, etc. Thierry Pillon laisse la parole aux textes qu’il utilise, qui sont en effet éloquents ; c’est là une qualité indéniable de ce livre.

L’introduction le précise d’emblée : « le corps est rarement le thème central des récits, mais il n’est jamais absent ». Être ouvrier ou ouvrière, c’est en effet toujours travailler avec son corps, qu’il s’agisse de travaux nécessitant une grande force physique, une résistance hors du commun ou une précision surhumaine, ou encore une rapidité d’exécution qui ne l’est pas moins. Tout cela sculpte ces corps usés et blessés, mais aussi ces corps reconnaissables au premier coup d’œil qui faisaient la fierté de certain·e·s ouvrières·ers. Comme le dit le narrateur de Qu’elle était verte ma vallée, le film de John Ford sur un village minier du Pays de Galles[4], certaines des marques noires laissées par le charbon sur la peau des plus vieux mineurs ne partent plus, ce qui fait la fierté de ceux-ci et suscite l’admiration des plus jeunes. Si le film de Ford (et le roman éponyme de Llewellyn dont il est tiré) est bien sûr construit sur une nostalgie de ce qui n’a en réalité jamais existé, nulle trace de cela en revanche dans le livre de Pillon. La condition ouvrière a pour lui toujours été tragique, dure, inhumaine, avilissante (même si elle n’a jamais été que cela ; on ne trouve point de cet insupportable misérabilisme dans Le corps à l’ouvrage). Il y a les accidents, bien sûr, toujours innombrables à cause des cadences ou de l’environnement, il y a l’empoisonnement lent par les substances touchées ou inhalées ensuite, les corps mutilés et la mort précoce enfin.

Ce n’est pas un hasard si le livre parle à de nombreuses reprises des textes de Simone Weil et de Robert Linhart. Comme personnes étrangères au milieu ouvrier, sans expérience préalable, ni directe, ni indirecte, de ce que signifie le travail dans une usine, Weil et Linhart représentent de manière tout à fait symptomatique le rapport que les intellectuel·le·s entretiennent avec le monde du travail, et plus généralement avec le travail “manuel”. Thierry Pillon exacerbe à son tour cette distinction en se concentrant exclusivement sur la dimension corporelle de l’expérience ouvrière. En admettant dès ses propos liminaires, comme je l’ai rappelé plus haut, que le corps n’est pas la préoccupation principale des ouvrières·ers qui racontent leur vie, il admet implicitement que son livre laisse précisément de côté leurs préoccupations majeures. Où sont les révoltes, où est la résistance, où est, surtout, la politique dans tout ça ? Il n’y sera fait allusion qu’une seule fois, comme en passant, s’agissant des accidents :

« Après l’apitoiement et la culpabilité, la violence de l’accident se retourne contre l’organisation du travail, les patrons, les cadences. Louis Oury rapport la réaction d’un ouvrier suite à un violent accident : “le patron est le seul responsable. […] On devrait le pendre par les couilles, ça en ferait réfléchir quelques-uns”. Le propos traduit pourtant imparfaitement la violence contenue que Louis Oury ressent parmi les hommes rassemblés, une violence “comme un ciel orageux porte la foudre”. Une autre fois, c’est un “débrayage spontané” qui marque la survenue d’un accident mortel sur un chantier extérieur. Impossible de travailler. En 1955, les chantiers navals de Saint-Nazaire connaîtront des grèves et des manifestations dont la violence tournera à l’émeute. » (p. 162)

On ne parle donc guère de grève et de lutte dans ce livre, encore moins des mille manières avec lesquelles les ouvrières·ers rusent avec le travail (sauf lorsqu’il est question du « macadam », cette pratique consistant à se blesser volontairement pour pouvoir obtenir un arrêt de travail) ou organisent leur combat permanent contre les contrôles et l’exploitation. Qu’on ne comprenne pas ce commentaire comme une réfutation de la qualité du travail de Pillon, ou de son intérêt, mais plutôt comme l’indice qu’il ne constitue sans doute pas la meilleure manière de comprendre l’expérience prolétarienne vue de l’intérieur. Il n’en éclaire qu’un aspect tout à fait spécifique, et qui n’est pas le plus important, mais il le fait avec une grande maîtrise et une précision qui font à chaque page apparaître des éléments intéressants. On prendra toutefois garde de ne pas oublier que la parole ouvrière, « cette voix obstinée qui dit le corps à l’ouvrage » (p. 185), a d’abord et surtout été une voix politique, y compris lorsqu’elle faisait mine de ne pas parler de politique en écrivant de la poésie ou de la philosophie (voir les travaux de Jacques Rancière sur la question[5]).

Pour conclure, peut-être faut-il rapidement remarquer que Le corps à l’ouvrage amoindrit la diversité de la classe ouvrière, insiste sur l’identité des points de vue et des expériences et, ce faisant, dénie d’une certaine manière à ces ouvrières et ces ouvriers une quelconque individualité. Vieux débat de savoir s’il faut donner à cette dernière une existence, auquel Pillon semble tout compte fait apporter une réponse plutôt négative, fût-ce à son insu.

Thierry PILLON, Le corps à l’ouvrage, Paris, Éditions Stock, 2012, 196 p.


[1] Cf. Simone Weil, La condition ouvrière, Paris, Gallimard (Folio), 1951.

[2] Robert Linhart, L’établi, Paris, Minuit, 1978-1981 (voir Pages de gauche n° 101, juillet 2011, p. 11).

[3] Au contraire du monde anglophone, comme le remarque Thierry Pillon lui-même, mentionnant par exemple : John Burnett, David Vincent, David Mayall (dir.), The Autobiography of the Working Class, 2 vol., Brighton, Harvester Press, 1984-1987 ; David Vincent, Bread, Knowledge and Freedom, Londres, Methuen, 1982.

[4] How Green Was my Valley (réal. John Ford, USA, 1941, 115’).

[5] Jacques Rancière, La nuit des prolétaires, archives du rêve ouvrier [1981], Paris, Hachette, 2006 ; Alain Faure, Jacques Rancière, La parole ouvrière [1976], Paris, La Fabrique, 2007.

 

Pages de gauche

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*