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Les canuts du 21e siècle : une contradiction de plus pour le capitalisme

L’été a été chaud pour les livreuses·eurs à vélo. Rouler à des températures avoisinant les 40 degrés est encore tenable comparé à une précarisation toujours plus grandissante de la force de travail des nouvelles plateformes numériques. Ainsi, en plein milieu de la pause estivale, le géant Deliveroo a communiqué par un simple mail la baisse des tarifs à la course. En découle une grève perlée toujours d’actualité un mois plus tard, qui réussit à se pérenniser grâce à un embryon de syndicalisme 2.0 adapté aux nouvelles caractéristiques de ce mode de travail.

La stratégie de ces plateformes est désormais connue. Fonctionner à pertes au début pour arriver à atteindre un pouvoir de marché où la demande devient captive. Dans le domaine des livraisons, aucune plateforme n’a encore atteint cette deuxième étape, et la concurrence est toujours plus rude. Ce n’est pas pour rien qu’Uber a bouclé son dernier trimestre avec 6 milliards de déficit ou que Deliveroo a décidé récemment de se retirer du marché allemand, laissant des milliers de livreuses·rs sur le carreau. Et lorsqu’elles·ils ne sont pas licencié·e·s abruptement, les livreuses·rs subissent une vraie exploitation des temps modernes. Venant le plus souvent de groupes sociaux laissés à l’abandon par les pouvoirs publics et particulièrement touchés par la crise financière, la main d’œuvre de Deliveroo, Uber et consort est captée en masse grâce à un taux de chômage élevé dans la jeunesse des quartiers populaires des grandes villes européennes. Au début, les rétributions proposées sont attractives pour cette main d’œuvre. Elles attirent des centaines et des centaines de nouvelles·eaux travailleuses·rs. Mais rapidement après, les plateformes baissent ces rétributions, étant dorénavant sûres qu’une minorité seulement partira, et que le reste n’est pas suffisamment organisé pour contrecarrer cette mesure, et que de toute manière…on ne parle pas de contrat de travail, mais de simples contrats commerciaux s’accumulant courses après courses… Du bonheur de l’auto-entreprenariat, comme on dit.

Ces plateformes suivent ainsi un cercle fou : proposer aux client·e·s des prix ultra-compétitifs, être de fait en déficit, mais répéter régulièrement des levées de fonds avec la promesse d’une forte rentabilité à moyen et à long terme, et enfin exploiter de manière exponentielle leurs travailleuses·rs pour limiter l’étendue de leur déficit. Cette dynamique remet en doute l’existence même de ces modèles économiques, car rien ne prouve qu’à un moment, une plateforme deviendra rentable. Certain·e·s disent cependant que les données collectées au cours des livraisons et des courses permettront finalement aux plateformes de le devenir. Cette main d’œuvre préparerait, en utilisant l’application-patron, sans le savoir son propre remplacement par des machines qui seront capables d’effectuer les mêmes tâches. Dans tous les cas, la situation des travailleurs et des travailleuses devient préoccupante.

L’ubuesque de tout cela a une cause évidente : l’accumulation massive du capital des dernières années entraîne une rareté des perspectives d’investissements rentables dans l’économie réelle. Les travailleuses·rs ont été mis·e·s entre le marteau et l’enclume pendant des années et la consommation n’est plus suffisante face la production. Ces nouvelles plateformes promettent un taux de rendement élevé, mais n’ont qu’une utilité sociale très faible et un impact écologique désastreux, alors que de nombreux projets sociaux et écologiques ne trouvent pas suffisamment de financement en raison de l’absence de toute perspective de rendement.

Pour le bien des travailleuses·rs ubérisé·e·s, le système entier est à changer, mais l’amélioration de leur condition de vie est une urgence et ne peut pas attendre ce changement souhaité. Ces travailleuses·rs sont parvenu·e·s à se syndiquer et former des alliances européennes que même les syndicats traditionnels peinent à trouver. Prenons le cas français. Rapidement après l’installation sur le territoire des nouvelles plateformes de livraison de nourritures, des nouveaux collectifs de livreuses·rs sont apparus ville après ville de manière indépendante. Ces syndicats 2.0 sont souvent venus initialement de livreuses·rs, à l’époque encore surtout étudiant·e·s, qui, après la non-réception de leur salaire par l’entreprise Take-it­-easy déclarée en faillite, se sont mis à lutter pour recevoir leur dû. En résulte des combats qui ont dû progressivement se faire en commun, et c’est ainsi qu’un début de socialisation des livreuses·rs s’est fait. À l’arrivée des nouvelles firmes américaines, allemandes ou anglaises, certains groupes se connaissaient déjà, et ont à ce moment constitué des nouveaux syndicats : CLAP (Collectif des Livreurs Autonome de Paris), SCUDD (Syndicat CGT Uni des Coursiers Dijonais), etc. Parce que leur travail n’est pas collectif mais atomisé, elles·ils ont dû trouver des nouveaux moyens pour entrer en contact avec ce nouveau précariat. 2019 : travail syndical sur de bonnes voies, avec une grève qui énerve au plus haut point Deliveroo, qui a licencié le 3 septembre un des leaders de la grève, alors que le Bad buzz pouvait être attendu.

Autre aspect intéressant, certain·e·s travailleuses·rs syndiqué·e·s ont fait le choix de fonder leur propre coopérative de livraison. Grâce à leur alliance européenne, elles·ils sont parvenu·e·s à combler la seule chose qui leur manquait. Possédant leur force de travail tout comme la plus grande partie de leur outil de production (ici de déplacement), il leur manquait un logiciel capable de remplacer ceux des grandes plateformes ; leur seul capital en fin de compte. Certes moins efficace, un logiciel libre (cf. p.13) a vu le jour grâce au travail acharné de programmatrices·eurs aux quatre coins de l’Europe, mis à disposition librement pour toute nouvelle coopérative respectant des principes éthiques, voulant commencer à livrer. De nouvelles coopératives ont ainsi vu le jour, où les travailleuses·eurs sont conscient·e·s que la lutte contre les grandes plateformes ainsi que le système où elles barbotent, doit sans cesse s’intensifier.

En Suisse, nous ne sommes qu’au début de ce processus. Parmi les gros, seule la plateforme d’Uber eats est présente sur le marché, à Genève depuis automne passé, à Lausanne depuis ce printemps, et à Zurich depuis l’été. Le monde syndical doit se tenir prêt, et ne pas réitérer quelques erreurs faites ailleurs, comme la réticence initiale de la CGT à accepter dans leurs rangs des auto-entrepeneurs, croyant initialement qu’elles·ils étaient réellement leur propre patron. Clarifier la situation juridique de ces travailleuses·rs, mettre sous pression les plateformes et leur dumping social, et organiser des noyaux durs prêts à réclamer ce qui leur est dû; voilà les contours préalables des mesures à prendre face à cette transformation du monde du travail.

Bertil Munk

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