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Femmage: Toni Morrison (1931-2019)

Essayiste, romancière et professeure à l’université de Princeton, Toni Morrison publie son premier roman, L’œil le plus bleu, en 1970. En 1988, Morrison gagne le prix Pulitzer pour Beloved et, en 1993, le Prix Nobel de littérature. Nous publions ici un femmage rédigé par Karina Griffith, artiste noire canadienne pour le site « Contemporary & », qui dit sa dette envers Morrison, comme militante et comme écrivaine.

Tout le monde se souvient du premier roman de Toni Morrison qu’il ou elle a lu. L’expérience est si intime et viscérale que l’on peut physiquement sentir le monde changer autour de nous grâce à son récit si personnel de la condition noire. Une des plus grandes contributions de Morrison à l’art noir et à la fiction historique américaine est son expression de nos particularités au travers de la langue. Le vocabulaire, les dialectes et les façons de parler que Morrison crée pour exprimer les complexités des Noir·e·s sont inoubliables. Nous utilisons ses propres mots pour son éloge funèbre, car qui pourrait mieux l’exprimer ? En partageant des citations toutes prêtes à être postées sur Instagram, nous essayons de revivre les moments où nous nous sentions enveloppés dans une de ses phrases, pris dans une logique et un lyrisme spécifiquement noirs. Pour nous, ses mots sont comme une seconde langue maternelle, elle nous a appris une nouvelle manière de parler au travers d’une multitude de perspectives noires.

Lire les textes que Morrison a consacrés à l’écriture est une expérience encyclopédique. Combien de textes pourraient porter comme épitaphe la célèbre citation de son discours de 1981 nous enjoignant à écrire les histoires que nous voudrions lire ? Elle a enseigné par l’exemple, nous montrant comment être profonde en écrivant sur des familles noires. Dans sa vie personnelle et dans ses textes, elle défendait les mères célibataires. Morrison écrivait à propos de toutes les sortes de famille, en ne se contentant pas de parler de la classe et de la race. Les détails qu’elle crée et partage font écho à nos propres singularités, un privilège de la complexité rarement accordé au sujet noir dans les espaces blancs. Morrison nous semble si proche parce qu’elle écrit sur la famille de la manière la plus directe qui soit. La précarité si déchirante de Pecola dans The Bluest Eye (L’œil le plus bleu, 1970), le sacrifice ultime de Sethe dans Beloved (1987), la recherche de la vérité à la fois persistante et désintéressée de Milkman dans Song of Salomon (Le chant de Salomon, 1977)…

La complexité des pathologies mentales des Noir·e·s, si souvent ignorées, et avec des conséquences fatales, par des institutions structurellement racistes, reçoivent une attention particulière dans les romans de Morrison. Ses mots créent une relation intime avec ses lectrices·eurs telle que chacun·e de nous a le sentiment d’avoir un lien personnel, non seulement avec les lieux et les personnes de ses histoires, mais également avec elle.

Dans notre deuil, nous adoptons Morrison comme une tante ou une grand-mère honorifique, et tout comme aux funérailles des membres de notre propre famille, nous apprenons beaucoup sur Toni Morrison au moment de sa mort. Chacun·e de nous se plonge dans les détails de sa vie tandis que nous pleurons son langage, ses paroles. Car, si Morrison scintille dans toutes les pages qu’elle a écrites, les entretiens qu’elle accordait étaient eux aussi très réussis. Nous avons la chance d’avoir des enregistrements d’elle dans lesquels elle ne se contente pas simplement de répondre aux questions, mais où elle se lance dans un travail d’analyse de ces mêmes questions. Nous l’avons vue par exemple dénoncer le racisme dans la question d’une journaliste (dans un entretien de 1998 où Jana Wendt demande à Morrison quand elle va construire ses romans autour de personnages blancs). On doit imaginer le feu qui devait consumer celle qui venait alors de recevoir le Prix Nobel de littérature pour apprécier sa grâce, son intelligence et sa retenue en ce moment comme en beaucoup d’autres. Dans le chagrin de l’avoir désormais perdue, nous nous raccrochons à ces témoignages car nous avons nous aussi en nous un feu qui nous consume de l’intérieur, et, d’une manière totalement inédite, Toni Morrison souffle sur nos flammes pour les attiser et nous encourager à en libérer toute la puissance dans nos propres textes.

Karina Griffith

Artiste, curatrice et chercheuse

(Ce texte est paru initialement sur Contemporary And (C&), www.comptemporaryand.com. Nous remercions l’auteure et la revue de nous avoir autorisé à le reproduire.)

(trad. par AC)

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