1

«Le racisme est tentaculaire»

Entretien avec Noémi Michel •

Noémi Michel est enseignante et chercheuse en théorie politique à l’Université de Genève. Elle fait partie des trop rares universitaires qui travaillent sur les questions de racisme en Suisse. Elle est aussi une militante antiraciste, et ne souhaite pas séparer ces deux activités. Nous lui avons posé quelques questions sur la situation actuelle.

Quelles sont les résonances du mouvement Black Lives Matter en Suisse ?

Ce ne sont pas de nouvelles mobilisations auxquelles nous avons assisté ce printemps, mais simplement l’actualisation d’un mouvement qui est présent depuis des décennies en Suisse, et que je qualifierais de mouvement de libération noire. Il y a déjà eu de grandes mobilisations de la communauté noire en Suisse par le passé, songeons par exemple aux manifestations suite à l’assassinat d’Hervé Mandundu par la police en 2016.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que ces mouvements sont depuis longtemps interconnectés au niveau mondial, et qu’on ne peut pas séparer ce qui se passe en Amérique du Nord des événements qui ont lieu ailleurs. Leur centre névralgique se situe certes aux États-Unis, pour plusieurs raisons, mais il est lui-même alimenté par les luttes et les traditions qui se déploient hors de ce pays, et ceci dès les premiers combats pour l’abolition de l’esclavage.

Comment interpréter les actes racistes ?

Je travaille principalement sur le racisme anti-Noir·e, et vais donc parler plus spécifiquement de celui-ci, même si les réalités affectant d’autres communautés sont sans doute très proches. Le racisme est tentaculaire. Ses effets touchent toutes les sphères de la vie des personnes marquées par la différence raciale : vie intime, sociale, politique, etc. Ses manifestations vont de la micro-agression quotidienne à la violence étatique organisée. La logique du racisme anti-Noir·e renvoie à  l’accumulation (des actes, des paroles) et à la transversalité (dans toutes les situations), constituant un système et non une série d’événements indépendants.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier les effets du racisme sur les blanc·he·s. Le système raciste les conduit à cultiver des formes d’ignorance, à l’égard à la fois de l’histoire raciale-coloniale de leur pays et des manifestations de racisme. Le philosophe Charles Mills qualifie ce phénomène d’« ignorance blanche ». Mes recherches montrent que cette ignorance est productive d’une forme de narcissisme, de difficulté à se décentrer, valorisant, même inconsciemment, la position privilégiée que le sujet blanc occupe. En somme, le racisme anti-Noir·e, tentaculaire, invasif et peu (re)connu par la majorité blanche, constitue une entrave immense au développement d’une société démocratique.

Existe-t-il des différences entre la Suisse et les États-Unis sur la question du racisme ?

Je n’aime pas me lancer dans des comparaisons, en tentant d’identifier des différences et des similitudes entre cas nationaux. La condition noire est fondamentalement diasporique, marquée depuis des siècles par les déplacements des personnes noir·e·s entre les continents. Ces déplacements sont forcés et mortifères dans le cas de la traite négrière, de l’esclavage et des  migrations contemporaines criminalisées par les pays occidentaux. Ces circulations sont aussi choisies et salutaires, si l’on songe notamment au parcours de certain·e·s intellectuel·le·s ou artistes comme James Baldwin ou Frantz Fanon. Mon cas personnel illustre aussi cette condition diasporique puisque je suis née et ai grandi en Suisse, alors que la moitié de ma famille vit aux États-Unis et que j’y ai moi-même vécu à plusieurs reprises. Les violences racistes qui s’y déroulent actuellement m’affectent donc directement, que j’habite en Suisse ou ailleurs.

À la place de cas nationaux clairement distincts, je préfère donc parler de singularités connectées. Il faut bien comprendre que la violence raciste est globale et que vouloir à tout prix en distinguer les manifestations selon des contextes strictement nationaux en rend la compréhension plus difficile. Cette approche est souvent mobilisée par une rhétorique de minimisation, qui prend généralement la forme suivante : « Pourquoi vous plaignez-vous du racisme ici puisqu’il est plus grave là-bas ? ».

En Suisse, le discours de l’exception domine encore. Il consiste à prétendre que le pays aurait miraculeusement échappé à la colonisation, et que le racisme n’y existerait donc pas. Même si ce récit est complètement fantaisiste d’un point de vue historique, il a hélas des effets profonds sur le racisme en Suisse, en rendant la lutte antiraciste très difficile. Il faut en effet produire, sans cesse, tout un travail pour faire prendre conscience de l’existence du racisme, avant même de commencer à lutter contre ses manifestations.

Et qu’en est-il des violences policières ?

En Suisse aussi, la police tue des hommes noirs. Au-delà des homicides commis par les forces de police qui en constituent la forme la plus extrême, il faut à mon sens élargir notre compréhension de ce que recouvrent ces violences.

La police et les douanes sont les principales opératrices du profilage racial. Comme le montre bien l’Alliance suisse contre le racial profiling, dans l’espace public (la rue, les transports publics, etc.), les personnes porteuses de corps considérés comme « non suisses » sont constamment contrôlés, elles doivent constamment prouver la « légalité » de leur présence. On ne peut comprendre l’événement du meurtre policier si on ne le rattache pas à cette violence plus large et répandue : le contrôle à répétition des personnes, la criminalisation de leur simple présence, le soupçon permanent quant à leurs actes et la négligence judiciaire et sociétale de leur protestation contre leur profilage.

Pour élargir encore plus notre compréhension de la violence raciste, je veux absolument souligner la violence à petit feu, permanente, qui prend elle aussi des formes extrêmement variées. Je pense en particulier aux négligences médicales à l’égard des personnes noires, notamment aux négligences gynécologiques et obstétriques qui ont des conséquences particulièrement graves pour les femmes noires, posant des enjeux encore trop peu discutés en Suisse quant à la justice reproductive.

Les slogans « les vies des Noir·e·s comptent » et « I can’t breathe » sont des réponses à l’ensemble des violences que cause le racisme tentaculaire. En tant qu’activiste antiraciste et pour la libération noire, il m’importe de toujours penser la violence en profondeur, et de ne pas redoubler l’économie médiatique et social-médiatique sensationnaliste et réductrice qui nous montre en boucle un homme noir cis-genre assassiné. Il m’importe de toujours réfléchir au récit de cette violence, notamment à ses figures invisibilisées et peu pensées – la logique capitaliste raciale carcérale –, et à ses mort·e·s trop peu nommées – par exemple les femmes noires trans ou les personnes en exil, dont on ne connaîtra jamais l’identité.

Comment imaginer les prochains combats antiracistes en Suisse ?

Il faut surtout qu’ils gardent leur cap actuel ! Les mobilisations du mois de juin, marquées par la colère, puis celles du mois de juillet, qui énonçaient un certain nombre de revendications concernant en particulier la police et ses responsabilités, doivent continuer.

La mobilisation actuelle s’est aussi traduite, comme on sait, par des interventions sur le passé, notamment par une série d’actes symboliques autour de figures, statues, noms de rue, bâtiments, etc., incarnant l’histoire raciste de la Suisse. Ce sont des actions fondamentalement démocratiques à mes yeux, car une société qui se considère comme démocratique doit collectivement réfléchir à son propre passé et s’interroger sur sa responsabilité vis-à-vis de ce passé.

J’observe également que la convergence des luttes se pose de manière plus sérieuse aujourd’hui, comme le montre par exemple le soutien du mouvement LGBTIQ* au mouvement BLM en Suisse romande. L’intégration de considérations raciales dans de nombreux mouvements sociaux, parfois difficile ou très minoritaire hier encore, est soudain devenue davantage évidente, même si des défis subsistent.

Enfin, il est intéressant de constater la résurgence de discours radicaux qui demandent l’abolition de la prison, de la police et du capitalisme. Ceux-ci offrent un cadrage du problème racial à un niveau de généralité qui n’était pas celui des revendications de ces dernières années. Ces discours nous ont rappelé à tou·te·s, moi comprise, que la lutte pour la libération noire est une lutte pour la préservation et l’épanouissement de la vie, et donc aussi une lutte pour la justice sociale, la démocratie, l’environnement, une lutte qui est dans l’intérêt de tout le monde.

Propos recueillis par Antoine Chollet

Publié dans une version raccourcie dans Pages de gauche n° 177 (automne 2020). Pour prolonger cette réflexion, on pourra lire également le dossier paru dans Pages de gauche n° 155 (mai 2016).

Soutenez le journal, abonnez-vous à Pages de gauche !

webmaster@pagesdegauche.ch

Un commentaire

Laisser un commentaire