Le 7 mars 2021 : L’e-id suisse, nouvelle dérive néolibérale

Photographie: © Christine Ritter |

Léonore Vuissoz •

En mars 2021, le peuple suisse sera amené à se prononcer sur le projet de loi fédérale concernant les services d’identification électronique (LSIE). Largement défendue par le Conseil fédéral depuis le début du projet en 2017, cette nouvelle loi permettrait aux internautes suisses de faire vérifier leur identité numérique et garantir cette dernière auprès de nombreux services en ligne.


De l’administration publique aux grands sites de vente, cette authentification officielle offrirait également plus de sécurité pour les individus, puisqu’elle pourrait prévenir les risques d’usurpation d’identité et mieux protéger certaines transactions financières. Encore fréquents sur Internet, les vols de données personnelles par des tiers à des fins d’escroquerie sont également l’un des dangers dont le Conseil fédéral voudrait se prémunir, selon ses communications officielles.

Néanmoins, si l’on croit la volonté du gouvernement de mandater des entreprises privées pour réaliser les futurs supports qui permettront cette authentification numérique, nos données seront- elles dans de bonnes mains ? Malgré des promesses rassurantes sur le fait que les informations communiquées par les futur·e·s utilisatrices·eurs seront bien protégées et que la revente des données par les prestataires privés sera interdite sans autorisation du·de la client·e, le doute demeure. En effet, un référendum a été déposé en février 2020 avec plus de 55’000 signatures pour dénoncer l’absurdité de faire appel aux grands groupes privés suisses pour fournir nos prochains « passeports numériques ».

Indispensable mobilisation

Soutenu par de nombreuses organisations et associations comme Campax ou Droitsfondamentaux.ch, le référendum contre la privatisation de ce prochain service numérique a trouvé des nombreuses·eux allié·e·s dans tous les partis politiques, notamment à gauche. Et il y a de quoi se mobiliser. Sous couvert d’arguments libéraux, l’État se dédouane de sa responsabilité dans la protection des données sensibles de ses citoyen·ne·s, tout en prétextant que le secteur privé est plus indiqué pour répondre au besoin « d’adaptation constante » propre aux technologies du numérique.
Ainsi, si le projet est accepté dans sa forme initiale, des compagnies d’assurance-maladie ou des grandes banques potentiellement mandatées comme UBS auront la mainmise sur un nombre de plus en plus inquiétant de nos données personnelles.

Bien que ce transfert vers un monde numérique soit présenté comme inévitable, un contrôle strict de l’État sur l’accès à ces informations semble nécessaire pour éviter certaines dérives néolibérales. Car en donnant la responsabilité du stockage de données aussi sensibles à des entreprises peu scrupuleuses, rien ne nous indique que celles-ci ne les utiliseront pas d’une manière ou d’une autre à des fins commerciales, voire de profilage. En l’état, ce projet de loi ouvrirait tout simplement la voie à une surveillance assidue des individus, qui risqueraient de voir leurs activités en ligne retournées contre eux. Un risque que le Conseil fédéral semble prêt à prendre malgré les conséquences possibles pour les utilisatrices·eurs.

Pourtant, selon plusieurs sondages, la population est beaucoup plus favorable à une prestation étatique, jugée plus fiable en vue des nombreux conflits d’intérêts mentionnés ici. Dès lors, il est essentiel que cette tendance vienne à se confirmer dans les urnes en mars prochain, sans quoi la sphère privée des internautes suisses se verrait à l’avenir irrémédiablement réduite.

Cet article a été publié dans Pages de gauche n° 178 (hiver 2020-2021).

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