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L’ALEA de l’agriculture suisse

La Suisse négocie depuis six mois un accord de libre-échange agricole avec l’Union européenne. Le monde paysan y est opposé. Explications.

Cycle de Doha (en panne), principe du Cassis de Dijon (en voie d’acceptation parlementaire), politique agricole 2011, et aujourd’hui accord de libre-échange avec l’Union européenne… L’agriculture suisse n’en finit pas de passer de réformes en réformes, de négociations en négociations. Seul point commun de ces nouveaux champs politiques : la volonté du Conseil fédéral, des autorités politiques en général, de réduire, voire de supprimer les frontières nationales et les mesures protectionnistes. Qu’en est-il rééellement? La question est légitime au moment où les diplomates suisses négocient avec l’Europe l’accord de libre-échange agricole.

Le 14 mars 2008, en effet, le Conseil fédéral décide d’entamer des négociations avec l’Union européenne en vue de signer un accord de libre-échange agricole (ALEA). Depuis novembre 2008, le dialogue est officiellement ouvert.

Si le dialogue est ouvert avec l’Europe, il reste difficile avec la paysannerie suisse. Les organisations professionnelles se plaignent d’être peu ou pas écoutées par le département de l’économie de Doris Leuthard et critiquent l’attitude condescendante de Jean-Daniel Gerber, chef du département, à leur égard.
Que propose l’accord, et quel est le mandat de négociations ? L’ALEA devrait ouvrir globalement et réciproquement les marchés des produits agricoles et des denrées alimentaires. Il devrait permettre d’éliminer les entraves au commerce tant tarifaires (droits de douane et contingents) que non tarifaires (prescriptions diverses en matière de production et d’homologation). Cet accord concernerait tout autant les matières premières issues de l’agriculture (lait, animaux de boucherie, fruits et légumes) que les produits transformés (saucisses, yogourts, pâtes alimentaires, etc.)

Selon le Conseil fédéral, cela aurait pour conséquence une amélioration de la compétitivité de l’agriculture suisse (qui n’en demande pas tant), de la croissance économique (ah bon vraiment?) et d’une baisse des prix pour le consommateur (à ce jour, impossible à prouver).

Toujours d’après le Conseil fédéral, notre PIB augmenterait de 0,5% et nos paysans exportateurs auraient la possibilité de gagner des parts de marché auprès des 450 millions de consommateurs de l’Union européenne.

Et comme même le Conseil fédéral doute qu’une suppression des barrières douanières soit sans effet sur le secteur agricole suisse – il évalue la perte pour l’agriculture suisse à 3 milliards, tout de même –  il propose de mettre sur pied des mesures d’accompagnement en faveur des paysans par une affectation du produit des droits de douane pour la période 2009-2016.

Voilà donc les perspectives selon le Conseil fédéral. L’ALEA est bon pour l’économie, le consommateur, le paysan qui est prié tout de même de se reconvertir avec l’aide des subventions de la Confédération.

Le monde paysan s’oppose

Qu’en pensent les principaux intéressés ? Sceptiques ? Le mot est faible. «Fermement opposés», telle est la position de l’Union suisse des paysans le 10 mars dernier. Pourquoi ? Pourquoi refuser un marché de 450 millions de clients ?

Par bon sens terrien sans doute. En Suisse, pas besoin d’être grand observateur pour constater que les exploitations sont petites, la topographie irrégulière, les dispositions légales (protection des animaux, par exemple) exigeantes. En outre, terrains, machines, prêts bancaires sont onéreux. Une réalité qui rend les produits helvétiques fragiles face à la concurrence étrangère. Ces handicaps peuvent être compensés si le producteur suisse se prévaut de la qualité helvétique sur un produit d’exportation. C’est plus difficile pour une production où l’origine compte peu (pommes de terre, céréales, fruits et légumes).

C’est sûr, les produits labellisés de qualité suisse ou hautement transformés pourraient bénéficier de la suppression des frontières douanières. Mais, disent les paysans, la qualité ne se concilie pas avec la quantité. Mieux vaut nourrir 7 millions de Suisse par une agriculture respectueuse et exigeante que de vouloir fournir 400 millions d’Européens sur un marché difficile à conquérir…

En résumé pour l’agriculture «de masse» suisse (le canton de Vaud est concerné avec la production céréalière), l’ALEA représente une menace. Les produits suisses ne sont pas concurrentiels sur le marché européen et les produits européens, moins chers, envahiront le marché suisse. L’agriculture de «niche» a des chance de pouvoir améliorer ses chances d’exportation mais ses capacités de production sont insuffisantes pour faire face à la fois au marché européen et suisse.

Quelles solutions ?

Les paysans suisses privilégient une voie bilatérale modulable, plutôt qu’un accord global. Faire sauter les obstacles non-tarifaires (chicaneries administratives aux frontières de la part des pays importateurs), puis envisager l’ouverture du marché pour certains produits dotés d’un potentiel d’exportation (en particulier les produits bios, qui connaissent une véritable explosion de la demande ou la viande). Une négociation fine en somme, qui permettrait de mieux respecter la diversité de production de l’agriculture suisse. Le secteur du fromage n’est pas celui des fruits et légumes, des céréales ou des produits transformés. Grâce au subventionnement public, l’agriculture suisse a résisté à l’industrialisation. Certes nos territoires ne s’y prêtaient pas. Mais aujourd’hui, elle peut tirer fierté d’avoir su développer des marchés de niche, généraliser une agriculture respectueuse de l’environnement et des animaux, proposer aux consommateurs suisses des produits de qualité. Cette marque de fabrique, acquise aussi grâce à la pression politique, est aujourd’hui la recette pour améliorer la capacité d’exportation de la production suisse tout en assurant un approvisionnement national. Le Conseil fédéral, à vouloir aller plus vite que le vent, menace cet équilibre. En agriculture comme en politique, il faut savoir respecter les saisons.

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