La Turquie entre la guerre et le coup d’État

Engin Sustam •

Avec la récente publication de son numéro 179 consacré à la répression et aux résistances en Turquie, Pages de gauche réouvre ses archives et republie des articles liés à la thématique. Ci-dessous, vous trouverez un article de Engin Sustam, sociologue à l’EHESS, tiré du numéro 158 de Pages de gauche et publié en septembre 2016, soit quelques mois après la tentative de coup d’État de juillet 2016.


La Turquie est en train de prendre la forme d’une société totalitaire, par la pratique simultanée du coup d’État, de la guerre et de la violence. Le coup d’État perpétré en Turquie le 15 juillet a renforcé les autorités islamo-nationalistes de l’AKP, mélange de sunnisme et de nationalisme turc. Ces dernières sont alliées aux nationalistes républicains du CHP (Parti du peuple républicain) et du MHP (Parti nationaliste). Ils composent un amalgame national-religieux qui est au fondement de l’État turc depuis la création de la République et qui combine la pratique de l’exclusion et l’usage de la force.

Après le coup d’État du 15 juillet, le gouvernement a déclaré l’État d’urgence pour trois mois. Le coup d’État militaire raté a donc laissé la place à ce que l’on peut qualifier de coup d’État civil, qui a aussi donné lieu à un règlement de comptes au sein même de l’appareil d’État entre les forces de l’AKP et celles de la communauté de l’imam Gülen (exilé aux États-Unis).

Pour les Kurdes, les Alévi·e·s et les opposant·e·s politiques au pouvoir de l’AKP, les deux coups d’État, militaire et civil, ne se différencient pas beaucoup de ce qu’a fait le gouvernement depuis le 7 juin 2015, après l’élection au cours de laquelle le HDP a gagné 13,5% des voix.

D’autre part, les opérations policières continuent dans le pays. Plus de 20’000 fonctionnaires, universitaires, membres de la communauté Gülen, d’opposant·e·s de gauche, de Kurdes, etc., ont été arrêtés. Ces opérations se poursuivent également contre de hauts cadres de l’administration publique à l’aide de procédures arbitraires qui font penser à une chasse aux sorcières. Ce sont principalement les Kurdes, les Alévi·e·s et les opposant·e·s politiques qui vont subir les effets de cet État d’urgence. Le Kurdistan, marqué par un conflit qui déchire son territoire et une situation de guerre qui ne dit pas son nom, vit d’ailleurs déjà dans un État d’urgence permanent depuis trente ans.

Fin du processus de paix

La rupture du processus de paix et l’abandon des dispositions constitutionnelles étaient en quelque sorte l’issue inévitable de la politique de l’AKP. Lorsqu’on parle de la guerre, il ne faut jamais oublier l’histoire de «l’État profond» en Turquie, qui repose sur la dénonciation des ennemis intérieurs: les Kurdes, les Alévi·e·s, la gauche radicale, les Arménien·ne·s, les communautés LGBT, les féministes, les écologistes, etc. Le langage politique extrêmement agressif d’Erdogan polarise la société depuis le mouvement de résistance du parc Gezi à Istanbul, et la situation s’est encore aggravée avec les victoires des forces kurdes dans le Rojava syrien.

Ces dernières années, on a assisté à une répression et à des crimes redoublés lors des insurrections au Kurdistan turc (à Silopi, Cizre Nusaybin, Sur, par exemple). Le gouvernement s’est engagé dans une escalade de la violence contre les combattant·e·s kurdes. Contre les soulèvements urbains, l’État suit désormais une nouvelle stratégie avec l’instauration de «zones de sécurité prioritaires» dans les villes (Özel Güvenlik Bölgesi), qui remplacent le système d’OHAL («Région de l’état d’urgence») qui était appliqué dans les années 1990.

Face à ses opposant·e·s, le gouvernement joue aussi la tension par la création de multiples groupes paramilitaires. Le putsch islamo-nationaliste qui a marqué la Turquie en cet été 2016 fait inexorablement dériver le pays tout entier dans la guerre civile.

Le régime sécuritaire d’Erdogan ne souhaite pas résoudre la question kurde et l’utilise pour asseoir son pouvoir conservateur en se faisant l’héritier d’un empire imaginaire. La Turquie repose toujours sur le même compromis républicain qui constitue son héritage kémaliste, un autoritarisme étatique mâtiné de modernisation.

Il faut reconnaître aujourd’hui qu’un régime sécuritaire et génocidaire est sur le point de contrôler totalement la société turque. Le coup d’État de cet été signe l’enterrement définitif du processus de paix. Mais il a aussi été une réaction du pouvoir face à ce qui se passe en Syrie, et surtout dans le Rojava, où les opérations militaires kurdes sont en train de menacer le militarisme turc et son rêve impérial sur le Moyen-Orient, ce qui a poussé l’armée turque à mener de nouvelles interventions dirigées contre les kurdes plutôt que contre le groupe État islamique.

Crédit image : Turkeye par « Bill B » sous licence CC BY-ND 2.0.

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