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La Suisse, le commerce et la guerre

Bertil Munk •

La Suisse joue-t-elle un rôle important dans le commerce de guerre? Oui. Comment s’articule-t-il précisément? Il est difficile d’y répondre convenablement du fait du manque d’informations, symptomatique de l’opacité de la sécurité nationale et de l’industrie de l’armement.

C’était sans compter la victoire juridique en dernière instance de l’hebdomadaire suisse alémanique WOZ face au Secrétariat d’État à l’économie pour que ce dernier soit dans l’obligation de publier le nom des entreprises impliquées dans l’exportation d’armes.

Ces nouvelles informations publiées pour la première fois en juillet sont une première mondiale et seront utiles dans les rendez-vous démocratiques helvétiques de la lutte pour le désarmement que seront les deux initiatives du Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA): contre le commerce de guerre (mise au vote le 29 novembre) et celle dite «de rectification» (contre les exportations d’armes dans les pays en proie à la guerre civile).

En 2020, dans le monde, les guerres provoquent toujours la misère. Les prophéties libérales post-guerre froide sur la fin de l’histoire ne se sont pas réalisées, et depuis 1989, ce sont plus de deux millions de personnes qui ont perdu la vie dans des conflits armés. Il y a vingt ans, les ventes d’armes étaient estimées à 200 milliards de dollars. En 2018, celles-ci dépassaient les 400 milliards de dollars. Dans cette sombre course au profit, la Suisse a ses marchand·e·s de mort et elles·ils ne chôment pas. En 2019, le montant des exportations d’armes avait déjà pris l’ascenseur pour atteindre 728 millions de francs, mais 2020 risque d’être encore plus sombre avec un premier semestre à 501 millions.

Légalement, ces armes ex- portées ne devraient pas être utilisées sur un théâtre d’opérations, du fait des conditions d’exportation fixées par l’ordonnance sur le matériel de guerre.

La réalité est autre. Différentes affaires ont démontré que ces armes étaient utilisées dans des pays en guerre civile comme en Syrie ou au Yémen. Dans ce contexte, le Conseil fédéral est allé jusqu’à annoncer la révision en été 2018 (quelques mois après l’élection d’Ignazio Cassis) de son ordonnance afin d’autoriser ce genre d’exportations jusque-là illégales.

La Suisse exporte

Une large coalition allant de la gauche jusqu’au PBD en passant par la démocratie chrétienne s’est créée en réaction à cette droitisation du Conseil fédéral. Cette coalition ne désire rien d’autre que de rectifier ces égarements en inscrivant dans la Constitution l’interdiction d’exporter du matériel de guerre vers des pays non respectueux des droits humains ou en guerre (civile ou classique).

L’initiative fédérale a abouti. Elle est désormais traitée par le parlement et un contre-projet acceptable pourrait être voté par le parlement. Certes le but politique de ce projet n’est pas suffisant et la situation alarmante de l’augmentation du commerce de guerre demande plus qu’une défense du statu quo, mais ce projet représente néanmoins une avancée en limitant les compétences du Conseil fédéral sur cette question. Il est, de plus, susceptible de réunir une majorité populaire.

La Suisse finance

Le 29 novembre, nous voterons sur une autre initiative du GSsA qui propose d’interdire le financement des entreprises d’armement, avant tout par la Banque nationale suisse et les fonds de prévoyance publics et privés, mais également par des banques et des assurances privées. Sachant que la place financière suisse est l’une des plus importantes du monde, les menaces contre le bon fonctionnement des plus grandes entreprises d’armement sont réelles. Par exemple, en 2014, les investissements issus de Suisse et dirigés vers les entreprises d’armement nucléaire totalisaient 798 dollars par habitant·e, contre 122 pour l’Allemagne, ou 9 pour l’Autriche.
De plus, les fonds de la BNS, de l’AVS et des caisses de pension cumulés représentent plus de 1000 milliards de francs et il n’est pas normal que, sans que les citoyen·ne·s n’en soient vraiment informé·e·s, une partie de cet argent (plusieurs milliards) soit investi dans le commerce de guerre.

Ces entreprises actives dans un marché en expansion ne feront pas faillite d’elles-mêmes. Seules des actions politiques fortes pourraient le rendre possible. L’interdiction de l’investissement dans ces industries est une stratégie à mettre en œuvre rapidement. Même si cela ne fermera pas les usines d’armement sur le territoire helvétique, nous devons déci- der collectivement de bannir les investissements suisses dans cette industrie meurtrière.

Pour les données inédites traitées par la WOZ : www.rüstungsreport.ch.

Publié dans Pages de gauche n° 177 (automne 2020).

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