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La liberté d’expression ne vaut que si elle est absolue!  

Suite à un «post» humoristique que Matthieu Béguelin, ancien député au Grand Conseil neuchâtelois et membre du Comité de Pages de gauche, a écrit sur Facebook à propos de l’échec de la dernière pièce de Bernard-Henri Lévy, certain·e·s ont jugé son humour déplacé, ce qui a d’ailleurs donné lieu à un article dans Le Matin (http://www.lematin.ch/suisse/L-humour-tres-particulier-de-Matthieu-Beguelin/story/16252599). Parce que cette «affaire» pose des questions sur un plan plus général, la rédaction a invité Matthieu Béguelin à une discussion à bâtons rompus, qui a duré plus d’une heure, d’abord sur les réactions à son mot d’esprit, puis plus généralement sur la liberté d’expression, la liberté artistique et la lutte contre l’antisémitisme.

Comment interprètes-tu les réactions à ton «post»: «La pièce de BHL fait un four… Valls appelle à la lutte contre l’antisémitisme»?

Je dois dire pour commencer qu’il y a quelque chose de comique à voir Le Matin, qui a le premier relayé l’information, s’ériger en arbitre des élégances et du bon goût… Je leur ai dit d’aller voir mes autres «post» à l’«humour particulier», comme «être djihadiste, c’est la daech» ou «finalement, quand on voit ce qui est arrivé à Jésus, peut-être que les gars de la Manif pour tous ont raison, être né par GPA et avoir deux papas, ça réussit pas forcément aux enfants». Comme on peut le voir, il y en a pour tout le monde.

Ensuite, cette affaire a été un très gros échec pour la CICAD (Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation), qui a essayé d’alerter mon parti au niveau cantonal, puis même fédéral, et qui s’est fait recevoir assez fraîchement. Silvia (Locatelli, présidente du Parti socialiste neuchâtelois, ndlr) m’a soutenu, rappelant que je n’ai rien d’antisémite. Cela a agacé la CICAD qui s’est alors adressée à Christian Levrat, dont elle attend toujours la réponse. Et d’ailleurs, la CICAD n’a pas osé m’accuser d’antisémitisme, elle s’est contentée de dire qu’«on comprend ce qu’il y a à comprendre». À la suite de cette accusation, elle a été épinglée par Vigousse, qui se demandait si sa prochaine dénonciation allait être adressée à l’ONU.

Il faut donc faire un petit rappel historique s’agissant de mon message sur Facebook. L’expression «faire un four» existe en français depuis le XVIIe siècle et correspond à une situation tout à fait précise, à savoir la déprogrammation d’une pièce faute de spectatrices·eurs. C’est exactement ce qui est arrivé à Hôtel Europe de BHL, mais personne n’a utilisé l’expression. La seule chose que cette affaire a en réalité montrée, c’est que la CICAD avait l’absence de culture que je prêtais à Manuel Valls…

Plus généralement, on t’a aussi reproché ton soutien à Dieudonné.

Au moment de la polémique autour du spectacle de Dieudonné, qui devait se jouer à Nyon, j’avais été invité par la RTS pour parler de liberté artistique (http://www.rts.ch/la-1ere/programmes/forum/5483286-forum-du-01-01-2014.html#5483276). Je dois dire que j’aime bien ses spectacles, et que c’est même l’un des derniers humoristes français qui me fait vraiment rire. Dans cette situation, il faut alors bien admettre que la censure a progressé ces dernières années, et qu’elle vient aussi de nos propres rangs. Il est devenu quasi impossible aujourd’hui de dire publiquement qu’on apprécie les spectacles de Dieudonné, sans se faire tomber dessus, je suis bien placé pour le savoir.

Or, il faut voir ces spectacles en entier pour comprendre ce qu’il veut dire dans les extraits qu’on ressort en permanence. Avant la partie caricaturant les Juifs, il se moque avec férocité des Africains ou des Maghrébins, de manière tout aussi caricaturale et avec un seul objectif, politique en effet: dénoncer tous les communautarismes. Maintenant, sur le fond, je pense que Dieudonné est sans doute devenu antisémite, en particulier après les attaques qui l’ont visé. En revanche, je pense qu’il est tout à fait sincère dans sa position anti-communautariste. Par ailleurs, contester à Dieudonné son statut d’artiste à cause de son engagement politique est une bêtise, sans parler de l’argument selon lequel l’humoriste ne serait pas drôle.

On s’aperçoit de manière plus générale que la question de la liberté d’expression se posent souvent à travers l’art. Par exemple, la question de l’art dans l’espace public est toujours très sensible. La réflexion de bien des gens aujourd’hui consiste à dire que «je n’aime pas le propos ou l’œuvre d’art, et donc je veux faire taire la personne qui parle ou détruire l’œuvre en question», ce qui est d’une pauvreté affligeante. On a encore pu le constater avec l’affaire du Christmas Tree à la forme suggestive de Paul McCarthy, vandalisé Place Vendôme à Paris en octobre.

Ces réactions me rappellent cette réflexion de Mick Garris, un réalisateur américain de film d’horreur, qui disait que ses collègues qui tournent des films d’horreur ne l’inquiètent pas du tout, car il les juge parfaitement équilibrés. En revanche, ce sont les personnes qui veulent les interdire qu’il n’aimerait pas croiser seul dans un bois la nuit!

 

Tout ceci nous ramène à la question de la liberté d’expression. Celle-ci doit-elle être limitée?

La liberté d’expression va de pair avec la démocratie, on ne peut pas limiter la première au nom de la seconde, ce serait une contradiction dans les termes. Je me situe tout à fait dans l’esprit du premier amendement de la Constitution américaine: la liberté d’expression doit être absolue, pour couper court à toute discussion sur le contenu de ce qui peut être dit ou non.

En démocratie, on débat, on discute, on s’engueule parfois, mais on n’interdit pas à qui que ce soit de s’exprimer. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, celles et ceux qui publient le plus souvent des discours sur la liberté d’expression sont situés à l’extrême droite du spectre politique, alors que ce discours appartient, traditionnellement, à la gauche. L’erreur à ne pas commettre, ce serait d’abandonner ce discours à d’autres forces politiques, mais cela suppose en retour de ne pas oublier d’où nous venons, et l’oubli est très répandu de nos jours…

Ce qui me frappe, c’est cette méconnaissance historique grave chez les apôtres de la bien-pensance qui veulent censurer les paroles qui ne leur conviennent pas. Ils et elles oublient que les restrictions à la liberté d’expression ont toujours frappé d’abord et le plus violemment les organisations ou les écrivains de gauche. La gauche a toujours été la première victime des interdictions de parole ou d’organisations. C’est aussi arrivé en Suisse d’ailleurs, lorsque le Parti communiste a été interdit en 1940. La censure a toujours été l’arme de la réaction, et c’est exactement pour cette raison qu’il ne faut pas les lâcher, et continuer à les provoquer en permanence pour réaffirmer le principe même de la liberté d’expression.

Dans le milieu artistique par exemple, je connais beaucoup de personnes qui sont contre toute censure, mais qui n’osent pas le dire publiquement. Tant que personne ne protestera haut et fort contre les interdictions de spectacles, cette autocensure perdurera, et c’est aussi pour ça que j’ouvre ma gueule sur la question.

 

On t’a accusé, plus ou moins directement, d’antisémitisme, que réponds-tu à ces attaques?

Aujourd’hui, il faut absolument dénoncer le chantage à l’antisémitisme qui s’exerce, et qui cherche à disqualifier d’emblée toute une série de prises de position, en particulier contre la politique israélienne. Il faut enfoncer le clou sur ce point, et il faut en particulier que des personnes qui sont clairement situées à gauche le fassent. Comme je suis très clair sur cette question, je pense pouvoir me permettre de sortir là-dessus. À Neuchâtel en particulier, les gens me connaissent et savent très bien où je me situe politiquement, ce qui me permet d’exprimer mes positions sur ces questions sans qu’il y ait d’ambiguïté.

Ce qu’on me reproche, en plus de la blague sur BHL, ce sont deux interviews publiées sur le site croah.fr. Si je les ai données, c’est d’abord parce que c’est une connaissance qui me l’a demandé, et en outre parce qu’il s’agit d’un site satirique totalement irrévérencieux, ce qui par principe me plaît. Et je refuse d’être assimilé aux médias à qui je donne des interviews. Selon cette logique, je devrais cautionner les positions politiques du Temps ou de L’Express, où je me suis beaucoup plus souvent exprimé!

La première de ces interviews concernait Dieudonné, et l’autre le conflit israélo-palestinien. Je n’ai en revanche jamais donné d’interview au mouvement de Soral, Égalité et réconciliation, même s’ils me l’ont demandé plusieurs fois (et qu’ils ont repris l’interview parue sur croah.fr, sans mon accord). C’est un mouvement politique, je suis membre d’un autre mouvement politique qui défend des positions diamétralement opposées aux leurs, il n’y a donc aucune raison que je le fasse.

Si j’ai donné ces interviews sur croah.fr, c’est parce que je pense qu’il est important d’aller parler à nos adversaires politiques en leur montrant qu’on peut aussi dénoncer la politique israélienne à partir d’une position de gauche. Je crois profondément que, s’agissant des mots, l’usage fait petit à petit la règle. Si nous laissons s’établir l’idée que toute critique de la politique israélienne relève de l’antisémitisme, nous aurons définitivement perdu sur cette question.

Ensuite, plus généralement, on n’interdira jamais aux gens de penser ce qu’ils pensent. Dans le même temps toutefois, on ne fera jamais changer d’avis quelqu’un sans discuter avec lui. C’est la raison pour laquelle je ne veux pas me contenter de l’idée trop confortable qu’il ne faut pas discuter avec des antisémites.

Pour conclure sur cette question, on revient toujours aux mêmes principes: dès que l’on quitte le terrain économique et celui de la lutte des classes, on finit par faire du moralisme antiraciste. Or c’est précisément là-dessus que nous devons rester clairs à gauche, en maintenant une explication économique des événements, des inégalités, des conflits, etc.

 

On retrouve aussi, dans ces milieux, une résurgence des fameuses «théories du complot», centrées sur les Juifs, les Francs-Maçons, le gouvernement américain, voire toutes ces catégories en même temps.

Lorsque les gens commencent à nous dire que tout ce qui se passe s’explique par une cause unique et caché, en bref, quand ils se font avoir par ce que l’on nomme généralement une «théorie du complot», il faut aussi discuter. La première des choses est de leur faire comprendre qu’ils prennent souvent le problème par le mauvais bout, en inversant les causalités. Pour ne mentionner qu’un exemple connu et relativement simple, ce n’est pas parce que les conférences Bilderberg ont lieu chaque année que le capitalisme existe, mais l’inverse, évidemment.

D’autre part, rejeter d’emblée toute théorie tablant sur un complot serait bien naïf. Il y a eu de grandes manipulations de l’information, par exemple aux États-Unis, à travers l’opération Mockingbird. Il faut donc discuter, analyser, en évitant de poser des préalables à la discussion.

 

Sur la question de la liberté d’expression, vois-tu des différences entre la Suisse et la France?

La jurisprudence suisse en matière de liberté d’expression est beaucoup plus libérale qu’en France, où elle prend parfois la figure d’une véritable justice d’exception. On se souvient par exemple que, dans l’affaire Dieudonné, la décision finale d’interdiction du spectacle a été prise par un membre unique du Conseil d’État et en un temps record ne lui aurait pas même permis de visionner le spectacle, si une captation avait été disponible. Arno Klarsfeld, autre membre du Conseil d’État, avait même appelé à créer un trouble à l’ordre public pour que la pièce puisse être annulée.

Que cette agitation soit reprise au plus haut niveau de l’État aujourd’hui, dans un gouvernement qui se prétend socialiste, voilà qui devrait nous inquiéter réellement. Sur ce plan, comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire plusieurs fois, Valls est le principal responsable de ce que j’appellerais la «lavalisation» du Parti socialiste français (référence à Pierre Laval, à l’origine homme de gauche, qui fut ensuite l’un des principaux artisans, aux côtés de Pétain, de la collaboration avec les nazis).

Propos recueillis par la rédaction

 

Pages de gauche

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