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Egypte: Ni l’armée ni les Frères

Pour aborder la situation actuelle en Égypte, il semble qu’il faille impérativement déterminer si ce qui s’est passé en Égypte est un coup d’État ou une révolution. Cette fascination pour le classement catégorique de processus et de phénomènes politiques et sociaux tellement complexes ne me semble pas très productive. Je me contenterai donc de dire que ce qui s’est passé en Égypte est une nouvelle vague du raz-de-marée révolutionnaire commencé depuis deux ans et demi, qui a fait participer des millions d’Égyptien·ne·s et où l’intervention de l’armée, comme en février 2011, a été une nécessité dictée par le rôle central que les forces armées égyptiennes continuent malheureusement à jouer dans la vie politique et économique du pays, que cela nous plaise ou non, et envers lesquelles la résistance représente une bataille de long terme.

Les événements du 30 juin au 3 juillet peuvent bien constituer une surprise pour un public occidental qui n’a pas suivi de près les développements de la politique égyptienne durant l’année et demie de règne des Frères musulmans, avant et pendant la présidence de Mohamed Morsi. Cette dernière vague révolutionnaire n’était pas du tout brusque, mais était plutôt l’accumulation de mois de polarisation, de mécontentement populaire et de mobilisation révolutionnaire contre l’autoritarisme du régime de Mohamed Morsi, qui s’est manifesté d’une manière flagrante depuis la promulgation par celui-ci d’un décret constitutionnel en novembre 2012 provoquant des manifestations énormes contre lesquels les milices des Frères musulmans ont été déployées, tuant plusieurs personnes, faisant des centaines de blessé·e·s et torturant des dizaines de manifestants. Le régime ignorait systématiquement toutes les demandes révolutionnaires de réformer la police et cherchait au contraire à consolider les pratiques policières déplorables contre lesquelles les forces révolutionnaires ont lutté dès le début de la mobilisation révolutionnaire en janvier 2011.

Sur le plan économique, le régime des Frères musulmans a continué les mêmes plans néolibéraux de Moubarak, sans une vision cohérente pour la réforme du système économique et sans chercher même à soulager la misère des classes les plus pauvres ou à créer plus de justice sociale.

De plus, l’organisation des Frères musulmans a été perçue par une grande partie du peuple égyptien comme une organisation opaque, autoritaire et assoiffée de pouvoir dont le représentant à la présidence de la république était une personne qui ne cherchait pas le bien d’un pays qui se trouve dans un moment critique de son histoire politique, mais plutôt comme une personne qui cherchait à maximiser les gains de cette organisation et à monopoliser la sphère politique. Cette perception a été corroborée par la démission de la plupart des conseillers du président qui n’appartenaient pas aux Frères musulmans à cause du refus de celui-ci de les écouter et de sa manipulation par le guide suprême des Frères musulmans et ses adjoints. Il est à noter que l’organisation des Frères musulmans n’a pas de structure légale: elle n’est reconnue par la loi ni comme un parti politique, ni comme une organisation non gouvernementale, même s’il y a un parti politique qui en est issu (le Parti de la Liberté et de la Justice) et plusieurs organisations caritatives, mais les finances de l’organisation elle-même, ses sources de revenus, ses dépenses, la nature de ses activités et le nombre de ses membres n’ont jamais été révélés.

Le règne des Frères musulmans a donné lieu à une série de crises politiques, économiques et sociales, ainsi que sur le plan des droits et des libertés, et a constitué un désastre pour un pays qui vit toujours un moment révolutionnaire. Il a échoué à promouvoir les objectifs de la révolution, contenus dans son slogan le plus célèbre: «pain, liberté, justice sociale, dignité humaine».

Ce qui s’est passé en Égypte n’est pas un revers de la démocratie, mais bien au contraire un processus démocratique par excellence, qui réinvente une démocratie révolutionnaire, participative, directe et vivante et qui met en relief les limites de la démocratie représentative dans ses formes les plus restrictives: «l’urnocratie» qui fétichise le processus électoral sans considérer les limites des choix électoraux et le contexte politique et ses élément coercitifs, et qui ultimement enlève à la démocratie son essence émancipatoire et la réduit au règne autoritaire de la majorité.

La dispersion brutale par la force des sit-in des Frères musulmans constitue un crime atroce qui doit être investigué, avec les autres crimes perpétrés par la police et l’armée égyptiennes pendant les deux dernières années. Les responsables doivent être jugés devant des tribunaux indépendants et sérieux. Cela étant, il faut noter que les partisan·e·s de Morsi ne sont pas des combattant·e·s de la liberté. Ils et elles ne s’opposent pas au règne militaire par principe, mais ne s’opposent qu’à l’autoritarisme militaire qui a écrasé leur propre autoritarisme. Les Frères musulmans étaient les premiers à défendre l’armée et la police et à attaquer les révolutionnaires au moment où ces derniers luttaient contre le régime militaire de mars 2011 à juin 2012, et les Frères ont fait de même quand, sous leur règne, les révolutionnaires étaient les victimes des crimes perpétrés par la police. Tant qu’ils étaient au pouvoir, ils se ralliaient systématiquement aux institutions coercitives de l’État contre les forces révolutionnaires. Le ministre de l’intérieur qui a ordonné la dispersion brutale des sit-in n’est autre que le ministre de l’intérieur nommé par Mohamed Morsi et que le leader de ce «coup d’État» n’est autre que son ancien ministre de la défense. Tous les deux l’ont laissé tomber quand ils ont trouvé que le régime n’était plus capable de neutraliser la mobilisation révolutionnaire, situation qui nécessitait son expulsion du pouvoir.

 

L’institution militaire égyptienne ne cherche plus à gouverner directement, mais elle cherche une alliance gouvernante qui puisse d’une part lui garantir une stabilité relative dans un pays agité, et d’autre part assurer ses intérêts sécuritaires, politiques et économiques. Comme l’institution militaire perçoit la volatilité et l’imprévisibilité de la situation politique, elle cherche à augmenter son poids dans la rue en se présentant comme le dernier rempart face aux «ennemis de la nation» que sont les fascistes religieux, les fondamentalistes et les extrémistes. Pour ce faire, elle cherche à augmenter la polarisation et finit par créer son propre fascisme: un fascisme militariste, chauviniste et ultranationaliste. C’est entre ces deux fascismes, leurs risques ou leurs spectres, que le peuple égyptien se trouve aujourd’hui et c’est contre les deux que sa lutte doit se constituer.

 

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