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Chez Anamosa, une nouvelle collection qui augure d’un bel avenir

Les éditions Anamosa viennent de lancer une nouvelle collection nommée « Le mot est faible », des petits livres consacrés à l’exploration des sens d’un mot. Si l’on en juge par ses deux premiers volumes, parus en mars, ceux-ci font un peu mentir le nom de la collection car les mots en question ont exercé un pouvoir hors du commun dans l’histoire, puisqu’il s’agit de la révolution et du peuple, la première analysée par Ludivine Bantigny et le second par Déborah Cohen.

De ses recherches antérieures, notamment La nature du peuple (Champ Vallon, 2010) qui se penche sur les débats autour de ce mot au moment de la Révolution française, l’historienne Déborah Cohen tire un ouvrage engagé sur ce que peut encore susciter aujourd’hui la référence au peuple. On le sait, la référence au peuple est aujourd’hui captée par n’importe qui et à n’importe quel propos. De Marine Le Pen à Donald Trump, tout le monde prétend être du peuple ou parler pour lui. Des politologues pressé·e·s et de mauvais·es historien·ne·s ont cru pouvoir baptiser cette tendance d’un mot qui, originellement, signifiait le contraire: le populisme. Avertie de ces erreurs, Déborah Cohen ne s’engage pas dans la discussion à son propos mais cherche au contraire à reconstruire un usage du mot de peuple qui ne soit pas celui de l’extrême droite ou des nationalistes. Pour ce faire, elle propose de considérer que «peuple est l’ensemble de celles et ceux qui font, qui construisent l’avenir», et un avenir qui ne se borne pas à n’être que «l’accentuation de l’aujourd’hui». En ce sens, le peuple est donc un acteur radical et révolutionnaire, et non simplement le rassemblement des citoyen·ne·s ou celui des moins bien loti·e·s dans une société (la plèbe, dans le vocabulaire hérité de la Rome républicaine).

La tension majeure naît de ce que, pour Déborah Cohen, seuls les gouvernements sont censés pouvoir agir pour transformer l’avenir, faisant ainsi du peuple un contre-pouvoir toujours contesté, auquel on refuse non seulement la capacité d’agir, mais aussi la parole, ou du moins le discours rationnel. Proposant de relier le peuple au commun, l’historienne laisse de côté une autre piste, qui consisterait à explorer les rapports entre peuple et démocratie, en cherchant à comprendre comment et moyennant quelles institutions il est possible de faire des grands nombres un acteur politique régulier.

Si le peuple a mauvaise presse ou que son invocation est accaparée par les forces d’extrême droite, la révolution est, elle, pestiférée et défigurée, à tel point que le président le plus réactionnaire que la France ait connu depuis la Seconde Guerre mondiale a pu intituler son livre de campagne de ce terme (mais, acte manqué amusant, c’est au sens qu’il avait au XVIIIe siècle qu’il faut le comprendre dans son cas: retrouver les vieux privilèges et les anciens rapports de pouvoir affaiblis par 70 ans de luttes politiques et syndicales). Se réapproprier la révolution est donc une exigence politique, à laquelle s’attache Ludivine Bantigny.

La révolution n’est pas la prise du pouvoir, le seul coup d’État, elle est le bouleversement de toute la société. L’historienne rappelle notamment les affects qui sont liés à ces expériences exceptionnelles, et convoque pour ce faire quelques grandes ancêtres: Rosa Luxemburg, Alexandra Kollontaï, Simone Weil. Les affects révolutionnaires ont également conduit avec une remarquable régularité à interroger les relations amoureuses et sexuelles durant les périodes révolutionnaires. Si Kollontaï, la théoricienne de l’amour-camaraderie, première ministre et première ambassadrice de l’histoire moderne dans le Russie d’après 1917, est une figure éminente de cette interrogation, le livre mentionne également Monique Wittig et Adrienne Rich, lesquelles ont placé la sexualité au cœur de toute pratique révolutionnaire.

Chargée d’affects, la révolution est aussi une affaire temporelle ou, pour mieux dire, la rupture d’un ordre temporel conservateur (celui de la reproduction du passé ou, dans le meilleur des cas, son élargissement ou son amélioration) par un événement qui vient le briser. S’inspirant de Walter Benjamin, qui avait fameusement décrit les révolutionnaires de 1830 tirant sur les horloges, Ludivine Bantigny montre que la révolution invente «d’autres présents» qui jusque-là paraissaient impossibles. La révolution n’est cependant pas empêtrée dans la nasse du présent. S’il faut des historien·ne·s pour parler des révolutions, c’est aussi qu’elles forment toutes ensemble une tradition, largement évoquée dans ce livre, et qu’en plus d’inventer d’autres présents, elles se construisent également un passé et un avenir.

Lire les livres de Ludivine Bantigny et de Déborah Cohen ensemble rappelle la forte proximité qui unit les deux mots auxquels ils sont consacrés. C’est cette proximité qui explique pourquoi le peuple fait peur, car il peut toujours faire la révolution, alors qu’à l’inverse on prétend parfois, pour conjurer cette perspective effrayante, que les révolutions sont impossibles car le peuple ne peut agir de lui-même. Réarticuler peuple et révolution dans l’imaginaire politique contemporain semble ainsi être l’une des tâches les plus urgentes, dont se sont d’ailleurs chargés les peuples eux-mêmes, hier en Tunisie et en Égypte, aujourd’hui en Algérie, et demain en d’autres lieux, assurément.

Le contexte français immédiat donne aussi une sorte d’actualité aux essais de Ludivine Bantigny et de Déborah Cohen. On y retrouve sans surprise de nombreuses références aux «gilets jaunes», tant il est vrai que cet événement qui agite les samedis français depuis le mois de novembre force à reconsidérer certaines catégories politiques que l’on croyait à peu près éprouvées. À cet égard, il est significatif que la collection s’ouvre sur ces deux premiers mots qui, on l’a dit, sont bien loin d’être faibles!

Antoine Chollet

À lire: Ludivine Bantigny, Révolution, Paris, Anamosa, 2019; Déborah Cohen, Peuple, Paris, Anamosa, 2019.

Le site de l’éditeur: www.anamosa.fr.

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