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L’expérience Blocher, un film partisan sans le vouloir

blocherDans une scène absolument délicieuse du dernier film de Jean-Stéphane Bron, L’expérience Blocher, tournée le premier jour de la législature du Conseil national en 2011, Blocher prédit dans la voiture qui l’emmène à Berne que les journalistes lui demanderont tou·te·s ce qu’il ressent en revenant dans ce parlement qui l’a éjecté du Conseil fédéral quatre ans plus tôt. Pour lui, ce sont des « conneries » sans importance. Une fois dans la salle des pas perdus du Palais fédéral, Bron capte au moins trois fois cette même question, à laquelle Blocher répond évasivement, un sourire aux lèvres. L’impression que l’on retire de ce film, c’est que le cinéaste, comme les journalistes, s’est fait avoir par ce vieux politicien roublard qu’est Blocher. Il sait très bien ce qu’il fera de son image, le mène là où il veut, peaufine sa statue d’individu exceptionnel, dessine pour lui un destin hors du commun, jusque dans les bizarreries que laisse voir le film par moments. Dans ce cadre-là, la réception au château de Rhäzüns avec sa scène chantée, aussi ridicule soit-elle, n’ôte rien au personnage, pas plus que les interminables plans à l’intérieur de son immense villa dont les murs sont littéralement couverts de tableaux de Hodler et Anker. Cela fait vingt ans que l’on essaie d’attaquer Blocher sur son statut de multi-milliardaire et sur le fait qu’il est étrange qu’un pareil personnage prétende représenter les « petites gens » et les laissé·e·s pour compte de notre société, mais cela n’a jamais marché. Bien au contraire, tout se passe comme si ce statut le protégeait. Pour avoir ignoré cela, Bron a fait un film blochérien.

Revenant sur son « attitude de sympathie » qu’il professait à l’égard de l’URSS quelques années plus tôt, Merleau-Ponty écrivait en 1955 que « dans une situation de force, elle devenait une adhésion déguisée »[1]. Bron fait comme si la politique suisse en 2013 n’est précisément pas une situation de force, ses grands clivages politiques s’étant mystérieusement effacés. Ce n’est pas notre avis, car nous pouvons bien décrire la politique suisse comme une telle situation de force. Ce n’est pas un état de guerre civile, mais un conflit dur, entre la gauche et la droite, entre les personnes hostiles aux étrangères·ers et les autres, entre les forces conservatrices et les forces progressistes, etc. Dans tous ces combats, la gauche se trouve de l’autre côté de l’UDC et de tout ce pour quoi Blocher s’est battu durant toute sa carrière politique. Cet étrange mélange de conservatisme moral et social et d’ultra-libéralisme économique professé par l’UDC blochérienne représente l’adversaire total du socialisme démocratique, celui avec lequel nous serons toujours en désaccord. Il n’y a pas de terrain d’entente entre eux et nous, et se montrer neutre à l’égard des un·e·s, c’est forcément se montrer hostile à l’égard des autres.

Ce contexte politique disparaît complètement de L’expérience Blocher. Bron s’en dédouane en affirmant que cette expérience serait, précisément, terminée, puisque la transformation du pays qu’elle visait est dans une très large mesure réalisée. Pour Bron, Blocher, c’est la Suisse et la Suisse, c’est Blocher. Affirmer cela, c’est liquider à trop bon compte les différentes résistances au blochérisme à travers toute la Suisse, des syndicats aux associations de défense des migrant·e·s, des journalistes de la Basler Zeitung aux membres exclus du parti en 2007. C’est aussi donner l’image d’une Suisse tout uniment blochérisée. Ce constat, celles et ceux qui combattent le blochérisme depuis vingt ans ne pouveut le partager. Il est factuellement faux et politiquement condamnable.

Bien sûr, on me répondra que ce n’est pas le propos du film, qu’il ne s’agissait pas de faire un brûlot politique mais de « comprendre le personnage », de sonder le tréfonds de son âme, sinon de son inconscient. Je réponds à cette objection en disant que, pensant faire cela, Bron – involontairement, je n’en doute pas une seconde – sert la soupe à Blocher, et cette fois-ci dans un sens très politique. L’UDC n’est pas un objet du passé, le blochérisme non plus. Deux de ses représentants les plus bruyants viennent d’être élus Conseillers d’État à Neuchâtel et en Valais. Ses succès lors de votations populaires se poursuivent, elle reste le principal parti au Conseil national et la première force politique, au niveau national comme dans bon nombre de cantons. Si l’on a bien pu constater quelques revers ces derniers temps, ils ne seront pas automatiques et l’on aurait bien tort de considérer que la parenthèse Blocher est prête à se clore.

L’un des objectifs du film, que Jean-Stéphane Bron a répété dans nombre d’interviews, est de se livrer à une sorte de psychanalyse sauvage de l’ancien Conseiller fédéral. Les évocations de son enfance et de sa jeunesse, l’attention à ses origines familiales, son parcours atypique, cette espèce de père de substitution qui lui offre les clefs de EMS-Chemie dans les années 1980, voilà qui constitue une partie assez envahissante de la trame du film. Cet angle d’attaque ne me paraît nullement légitimer le film. Dans les pires années du stalinisme, les opposant·e·s des pays de l’Est savaient bien ce que signifiait la psychiatrisation de l’opposition politique. Être en désaccord avec le régime se transformait en un signe de folie suffisante pour vous faire enfermer. Ces mêmes opposant·e·s savaient aussi que le renversement de cette explication n’avait aucune valeur politique. Décrire Staline comme un fou – quelles que soient les raisons que l’on pouvait très raisonnablement invoquer pour appuyer ce constat – n’avait, politiquement, strictement aucun sens. Staline était un tyran, s’appuyant sur un régime de terreur et un appareil répressif immense qui exerçait une violence sans borne sur la population. L’analyse de ce système était mille fois plus importante que la nature des individus qui en faisaient partie et le faisaient fonctionner, fût-ce le plus puissant d’entre eux. De la même manière, les états d’âme ou les traumatismes d’enfance de Blocher ne nous intéressent pas ; ils n’ont guère de sens politique. Se concentrer sur eux conduit en outre à penser que ces éléments permettraient d’expliquer pourquoi l’UDC est actuellement la première force politique du pays. En d’autres termes, pour Jean-Stéphane Bron, la politique n’est qu’affaire d’individus et non de forces sociales, voire de collectifs, comme il l’avait déjà montré dans Mais in Bundeshuus. Si ce parti-pris pouvait avoir un sens dans ce film-là, il devient politiquement détestable dans L’expérience Blocher.

 

À voir (ou pas) : L’expérience Blocher, réal. Jean-Stéphane Bron (Suisse, 2013, 100’).


[1] Maurice Merleau-Ponty, Les aventures de la dialectique, Paris, Gallimard (Folio), 2000, p. 317. La « situation de force » dont parle ici Merleau-Ponty est la guerre de Corée.

Antoine Chollet pour Pages de gauche

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