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Limitons les patrons, pas les migrant·e·s

Bertil Munk •

En 2014, l’initiative UDC contre l’immigration de masse est acceptée. Cette dernière souhaite que la Confédération reprenne la maîtrise de son immigration. Sans le dire pendant la campagne, l’UDC aurait souhaité que la confédération dénonce (ou renégocie) l’ALCP, et a fortiori toutes les bilatérales I (liées entre elles par la fameuse clause guillotine). Le parlement décide finalement une mise en application douce permettant de ne pas toucher à l’ALCP. L’UDC, furieuse, annonce en réaction le lancement de l’initiative de limitation « pour appliquer la volonté populaire », instrumentalisant une fois de plus nos outils démocratiques.  

UDC : bourgeoise et raciste

Mais d’où vient cette hargne infatigable de ce parti à l’égard de la libre-circulation des personnes ? Même si cela n’est pas faux, répondre à cette question par la simple affirmation que l’UDC est un parti nationaliste, xénophobe et démagogue ne clarifie pas les choses plus que tant. Il s’agit surtout d’intérêts économiques existants couplés d’un racisme omniprésent. 

Premièrement, le racisme de l’UDC n’a rien de nouveau. Pendant les années d’après-guerre où l’économie helvétique avait un grand besoin de main d’œuvre, l’extrême-droite de l’époque commençait déjà à parler de déculturation (Überfremdung en allemand) pour décrire leur peur des immigrant·e·s toujours plus nombreux·ses. En riche héritière de cette infamie, l’UDC parle maintenant de « pillage des étrangers », d’enfants étrangers qui nivellerait par le bas la formation ou encore d’«immigrants mal formés », oubliant par la même occasion que ce sont ces immigrant·e·s qui pourvoient les emplois ingrats dont les Suisses ne veulent pas. Le coronavirus aurait été encore plus destructeur si ces immigrant·e·s n’avaient pas été là.

Deuxièmement, l’acharnement que met l’UDC pour retourner à l’archaïque système de contingents traduit son but : mieux exploiter les travailleurs·euses ici et maintenant. Rappelons que la libre-circulation des personnes a permis à ce que la force de travail d’origine étrangère ne soit plus utilisée comme première variable d’ajustement en cas de crise. Entre 1973 et 1976, 340’000 personnes ont perdu leur emploi. Parmi ces 340’000, 240’000 étaient des travailleurs·euses étranger·ères dont la plupart ont dû rentrer chez eux·elles, sans aucun filet social. De plus, les mesures d’accompagnement à l’ALCP, synonymes de fortes avancées sociales, ont toujours été combattues par l’UDC.  Ainsi, en cas de crise, ce parti est le sauveur des profits, et en période de prospérité, il en est son maximisateur, préférant voir la précarité des saisonniers à l’acquisition de nouveaux droits politiques et économiques pour les salarié·e·s suisses et étrangers·ères.

Que faire après avoir dit non ?

Même si le non à l’initiative est plus ou moins unanime à gauche, l’idée-même de liberté de circulation des personnes au sein d’une Union européenne néolibérale y fait débat. D’un côté, cette libre-circulation mettrait en concurrence les travailleurs·euses de chaque pays satisfaisant les besoins de dumping social du Capital. De l’autre, cette liberté serait fondamentale d’autant plus que le projet européen serait un projet de paix entre les peuples. Entre ces deux visions caricaturales, il y a la nuance. D’un côté, la question des salaires est moins une question d’offre et de demande de travail que de rapport de pouvoir entre travail et capital. De l’autre, les institutions de l’UE favorisent quasi-systématiquement l’ouverture des marchés au profit de normes sociales, soit des nanti·e·s au profit du reste. 

Penser la question des relations Suisse-UE comme un simple conflit interne au patronat (l’un internationalisé, l’autre pas) serait une erreur stratégique. Le projet socialiste est internationaliste qui comprend la liberté de mouvement. Circuler librement ne commande en rien l’exploitation. Il s’agirait ainsi de conditionner notre soutien pour l’ouverture européenne à des nouvelles mesures sociales. Pour l’accord institutionnel, soyons intransigeant·e·s et exigeons des extensions aux mesures d’accompagnement actuelles. Construire une Europe socialiste à travers les institutions de l’UE semble peu probable, l’attendre sans sphère publique européenne non plus. 

Publié dans le n° 176 (été 2020).

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