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Le football comme instrument d’émancipation

Joakim Martins •

Si ces dernières années ont vu les Football Leaks, une fuite de plus de 18,6 millions de documents confidentiels, ébranler le monde du football en prouvant notamment que Cristiano Ronaldo, la superstar portugaise du ballon rond, avait dissimulé plus de 150 millions d’euros à l’administration fiscale espagnole, Mickaël Correia et son « histoire populaire du football » rappelle que ce sport ne se résume de loin pas au foot-business, mais qu’il fut également un puissant instrument d’émancipation ouvrière, féministe, anticolonialiste et antifasciste.


L’auteur rappelle, en un premier lieu, que le football moderne est né aux alentours des années 1840 dans les établissements scolaires privés que fréquentait la jeunesse aristocratique britannique. La pratique de ce sport avait notamment pour objectif de discipliner cette turbulente jeunesse dorée et de « former des gentlemen prompts à prendre en mains l’essor du capitalisme industriel et colonial britannique ». Si le football déborda la classe sociale l’ayant vu naître, c’est que le patronat et le clergé estimaient que sa pratique lors des jours de congé, qui venaient d’être arrachés après d’âpres luttes syndicales, éviterait à la classe ouvrière de sombrer dans le « vice ». Le club de West Ham United fut, par exemple, créé par le propriétaire d’un des principaux chantiers navals londoniens « avec pour objectif de rapprocher les ouvriers des cadres » après l’éclatement de nombreuses grèves.

Retour de lutte

Même si la démocratisation du football au sein de la classe ouvrière fut synonyme de paternalisme et de pacification sociale, le prolétariat sut, toute- fois, s’approprier le football et en faire également un élément essentiel de la culture et de la fierté ouvrières. Il fut même parfois un terrain sur lequel se déroula la lutte des classes. La finale de la coupe d’Angleterre de 1883, qui vu s’imposer une équipe ouvrière du nord industriel au détriment d’un très aristocratique club ouest-londonien, fut célébrée comme une véritable victoire du travail sur le capital.

Au service de l’émancipation féminine?

Mickaël Correia fait également dans son ouvrage l’histoire trop souvent oubliée du football féminin. C’est pendant la Première Guerre mondiale que se démocratisèrent les clubs de football féminin. Remplaçant leurs pères, frères et époux dans les usines, c’est tout naturellement que les femmes adoptèrent la culture ouvrière et se mirent à jouer au foot. Profitant de la suspension du championnat et de la coupe masculine, le football féminin acquit en peu de temps une très grande popularité. Le point d’orgue de cette dernière fut certainement le match opposant les Dick, Kerr Ladies au St Helen’s Ladies qui attira, le 26 décembre 1920, une foule de plus de 53’000 personnes! La fin du conflit mondial fut, toutefois, un dur rappel à l’ordre patriarcal pour ces ouvrières-footballeuses. En effet, les autorités footballistiques britanniques virent d’un très mauvais œil la concurrence féminine au football masculin qui venait de reprendre son cours. Elles décidèrent, en décembre 1921, d’interdire à tout club masculin de prêter son terrain à une équipe féminine sous peine de lourdes sanctions. La conséquence fut immédiate, de nombreux matchs féminins furent en conséquence annulés faute de terrain et un important nombre d’équipes de femmes périclitèrent. À noter que la fédération anglaise ne revint sur cette décision qu’en 1971, soit cinquante ans plus tard…

Même si l’auteur n’en fait pas mention dans son ouvrage, il est, néanmoins, pertinent de faire remarquer que si la démocratisation du football féminin a certes permis une certaine émancipation, celle-ci a également renforcé, en se développant en opposition au football masculin, la division sexuée de la société. En effet, le temps d’une pratique du football inclusive et non genrée n’est pas encore advenu. En bref, Une histoire populaire du football, que tout·e fan de ballon rond devrait absolument lire, met en valeur le potentiel subversif et émancipateur de la pratique du football sans toutefois occulter ses limites et ses contractions.

À lire : Mickaël Correia, Une histoire populaire du football, Paris, La Découverte, 2018.

Cet article a été publié dans Pages de gauche n° 176 (été 2020).

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