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Démarchandiser ou salarier ?

Stéphanie Pache •

La complexité de l’imbrication du travail domestique dans le système économique et patriarcal qui est le nôtre rend les solutions à cette situation injuste tout aussi complexes. Et il est difficile de décider par quel bout attaquer ce problème.

Le problème du travail domestique est qu’il s’inscrit dans plusieurs systèmes de pouvoir: le système économique capitaliste qui en a besoin mais lui refuse un vrai statut de travail, et le système patriarcal qui permet au premier de justifier cette situation et de maintenir une exploitation des femmes. Reprenons les propositions énoncées précédemment.

La première consiste à faire reconnaître le travail domestique comme un travail, rémunéré selon sa valeur. La seconde imagine une organisation où les tâches domestiques ne sont pas commercialisées mais reparties égalitairement en termes de temps dans une structure sociale donnée.

Plus de loisirs

La démarchandisation va le plus souvent de pair avec la lutte contre un système capitaliste qui pousserait les travailleurs exploités à exploiter leurs femmes. La réduction générale du temps de travail semble ainsi souvent la solution, l’hypothèse sous-jacente étant que si les hommes ne devaient pas travailler autant, il irait de soi qu’ils s’occuperaient de la lessive et de l’élevage des enfants. Mais on sait que même pour les hommes travaillant à temps partiel ou sans activité lucrative, cela ne s’avère pas vrai.

Placer le travail domestique hors des rapports marchands demande que le travail d’un individu lui permette de gagner un revenu suffisant dans des conditions et un temps de travail laissant la possibilité d’effectuer ses tâches ménagères en dehors de ses heures salariées. Ainsi, en plus d’une réduction du temps de travail, il s’agit de se battre politiquement pour un salaire minimum correct et de meilleures conditions de travail, mais surtout pour que les femmes voient leur accès au marché du travail amélioré. Car aussi longtemps qu’existera l’inégalité des salaires entre femmes et hommes, elle servira de prétexte à confier le travail domestique aux femmes pour permettre aux hommes de «rapporter plus».

Il existe de multiples points d’interventions pour que les femmes aient d’autres choix que le travail domestique – dans ou hors du cadre d’une union conjugale – pour survivre, comme un choix véritable de faire des enfants, mais aussi des conditions sociales permettant une autre activité aux femmes migrantes et vivant dans la précarité. Sans ces conditions, il est définitivement utopique de démarchandiser le travail domestique.

Mesures contraignantes

L’autre approche plus pragmatique de faire reconnaître le travail domestique comme un «vrai» travail attaque de front l’exploitation des femmes. D’autre part, les mesures non contraignantes qui devaient permettre de libérer du temps par la mise en place de structures collectives, comme les crèches, n’ont pas changé la répartition du travail domestique.

Une possibilité serait de faire payer le travail produit actuellement gratuitement par les femmes à leurs maris ou concubins. Le risque est de maintenir les femmes dans ces tâches, situation comparable à la situation actuelle, sans pousser les hommes à s’y mettre et en renforçant encore la ségrégation des femmes et le «caractère féminin» du travail domestique. Cependant, on donnerait ainsi une valeur à ce travail, en le faisant immédiatement sortir de l’invisibilité dans laquelle il est confiné.

Il est également important de lutter contre l’exploitation des employées domestiques en les rémunérant selon la valeur réelle de leur travail, c’est-à-dire selon le revenu de l’employeur/se. Car devoir effectuer une heure de travail pour payer une heure de ménage amène soit à la faire soi-même, soit à considérer son revenu comme suffisant pour se payer le «luxe» de pratiquer une autre activité.

Sortir du privé

Enfin, il est nécessaire de faire sortir les rapports de production du travail domestique de la sphère privée. Car c’est cette situation qui permet l’exploitation des femmes et des employées domestiques par les femmes et qui prévient a priori une intervention politique. Les personnes prises dans des logiques de pouvoir au sein d’une relation interindividuelle se retrouvent dans l’impossibilité de négocier la participation de chacun et chacune au travail domestique. C’est pourquoi il est essentiel de ne pas laisser ce problème aux responsabilités individuelles mais de le déplacer dans une sphère publique par une action politique qui élaborera un cadre juridique régissant ces rapports. Actuellement en Suisse, la mesure primordiale est surtout l’imposition individuelle qui produirait une image de la situation économique réelle des femmes, plutôt que de masquer leur pauvreté et leur dépendance en les englobant dans le «ménage».

Utopie?

L’imbrication des systèmes de domination ne permet donc pas de réponse simple. Nous avons d’une part toutes les actions pour une meilleure égalité dans le marché du travail qui permette des revenus semblables. Tout ceci requiert en même temps un changement de perspective sur le travail domestique, les femmes devant l’assumer étant considérées comme indisponibles pour travailler. D’autre part, il s’agit d’aménager l’organisation du travail, par la réduction du temps de travail et les systèmes d’accueil des enfants notamment. Enfin, il faut valoriser et mettre en évidence la situation professionnelle et économique des femmes par l’imposition individuelle.

Pour finir, nous devons mettre en place un système de gestion collective des tâches domestiques, par communauté d’habitation (maison, immeuble, quartier,…) permettant de sortir de la sphère privée et du cadre individuel de négociation, mais aussi des rapports marchands en répartissant égalitairement le temps consacré au travail domestique et en le rendant peut-être plus productif!

Publié dans Pages de gauche n° 75 (février 2009).

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