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Critique de l’économie marginaliste

Nicolas Boukharine, L’économie politique du rentier. La théorie de la valeur et du profit de l’école autrichienne (Critique de l’économie marginaliste), Paris, éd. Syllepse, coll. « Mille marxismes », 2010 [1914], préface de Pierre Naville, avant-propos de Michel Husson, 214 pages.

Lors de ma première année comme étudiant à l’université, j’avais choisi comme option d’assister à un cours d’introduction à l’économie politique. Sans pourtant avoir d’idées préconçues (à l’époque je n’étais guère politisé) il m’est très vite apparu qu’il y avait un grave problème avec cette matière. Bien loin de traiter des phénomènes sociaux réels, du chômage, des impôts, de la structure de l’industrie, de la répartition des revenus ou des stratégies économiques, notre professeur multipliait les historiettes toutes plus futiles les unes que les autres sur la substituabilité entre café et thé ou entre sel et sucre, sur la complémentarité entre voiture et essence, sur les dilemmes d’une économie qui ne produirait que deux biens à savoir du beurre et des canons, etc. Bien sûr, au cours de ce voyage au pays des merveilles économiques, il n’y avait qu’équilibre, rationalité, optimum et autre « marée qui fait monter ensemble tous les bateaux »… Des conflits sociaux, de la contradiction entre le capital et le travail, de l’exploitation, de la pauvreté il n’a jamais été question. Le comble a été atteint le jour où notre professeur a définit le capital comme étant « un détour avantageux de la production ». Magnifique sottise qui, en faisant de tous les outils du capital, fait de toutes les économie des économies capitalistes, depuis l’âge de pierre jusqu’à nous…

Comme il m’aurait été profitable alors de disposer d’un petit ouvrage, bien écrit, clair et intelligent qui aurait examiné et démoli toutes ces billevesées une à une ! Avec certaines réserves, l’étudiant-e d’aujourd’hui a désormais la chance, grâce aux éditions Syllepse, de disposer à nouveau d’un tel ouvrage. Je dis ‘à nouveau’ car le livre en question consiste en la réédition d’un texte qui avait été publié en français pour la première fois en 1972. Cette indication fera peut-être plisser quelques fronts, mais attendez que je vous dise que cette édition de 1972 n’était que la traduction d’un ouvrage publié pour la première fois en 1919, et rédigé en 1914 ! Plus surprenant encore est le nom de son auteur : Nicolas Boukharine. Nous ne pouvons aborder ici la vie, ni la politique, de Boukharine[1], mais rappelons simplement qu’il s’est agi d’un dirigeant, et d’un théoricien, bolchévique de la première importance, qui après de tumultueux épisodes a été victime des grandes purges staliniennes et des procès de Moscou, puis exécuté en 1938. Ces derniers épisodes ont d’ailleurs ouvert les yeux de beaucoup sur la nature du stalinisme.

L’économie politique du rentier est un ouvrage de jeunesse de Boukharine, qui examine en détail les présupposés théoriques de l’économie politique bourgeoise, c’est-à-dire celle qui défend, consciemment ou non, les intérêts capitalistes. En particulier, Boukharine s’en prend à ce qu’on nomme l’école autrichienne, ou l’école marginaliste, en la personne de Eugen von Böhm-Bawerk son premier théoricien. A la théorie marginaliste qui prétend fonder l’analyse économique sur les perceptions subjectives des agents, Boukharine oppose la théorie marxiste de la valeur. A l’instar des économistes classiques (Adam Smith, David Ricardo, etc.), la théorie marxiste montre que la valeur des biens, et donc ultimement les prix, dans une économie capitaliste, dépend non pas de l’évaluation subjective des agents, mais d’une grandeur objective qui est la quantité de travail nécessaire à la production des biens (il s’agit d’une objectivité sociale !). Surtout, à l’inverse des marginalistes qui confondent constamment à dessein la spécificité de l’économie capitaliste, fondée sur le travail salarié et l’accaparement des moyens de production (machines, terres, etc.) par la classe capitaliste, avec toutes sortes d’autres formes d’économie, les marxistes tiennent le capitalisme pour un type d’économie historiquement spécifique, et surtout « contradictoire », c’est à dire qui est régulièrement soumise à des crises qui peuvent la transformer.

On peut se demander si la polémique virulente, quoique parfaitement fondée et maîtrisée, engagée il y a plus d’un siècle contre Böhm-Bawerk a encore un intérêt, autre que purement historique, pour nous. En lisant Boukharine, néanmoins, on se rend compte à quel point les fondements de l’économie politique bourgeoise ont, fondamentalement, peu changés depuis un siècle. Et il en va de même pour la théorie marxiste de la valeur. En vérité, cela s’explique aisément comme le souligne Michel Husson dans son très utile avant-propos :

« Les (grands) livres d’économie ne se démodent guère. Si l’économie était une science progressant de manière linéaire, on pourrait à la rigueur se dispenser d’une telle lecture. Mais une telle représentation ne correspond pas à la nature de cette discipline, qui, s’il s’agit d’une science, est une science essentiellement sociale. Elle ne se développe pas selon une succession de paradigmes se substituant les uns aux autres : ils sont au contraire relativement invariants, parce qu’ils correspondent à des représentations opposée des rapports fondamentaux de la société capitaliste. Le livre de Boukharine en est une splendide illustration : l’économie marginaliste qu’il prend pour cible est aujourd’hui encore la théorie économique dominante. Certes, elle a bifurqué par rapport à l’école autrichienne et a acquis une cohérence formelle en se dotant d’un appareil mathématique intimidant. Mais ses fondements n’ont pas changé et reposent sur une vision du monde identique, mais qui, au lieu d’être clairement exposée et revendiquée, se cache dorénavant dans les ‘détails’ des postulats implicites des modèles théoriques » (pp. 7-8).

On pourrait ajouter qu’il en va de même pour les grands livres de sciences sociales. Le premier chapitre de l’ouvrage de Boukharine est essentiellement méthodologique, et il pourrait constituer une introduction parfaite à des débats contemporains. Mieux, il rend clairs certains problèmes qui peuvent effrayer, comme celui de la signification des notions d’ « abstraction » ou de « théorie » en sciences sociales. La lecture de ce chapitre est donc vivement recommandée à celles et ceux qui croient aujourd’hui encore faire preuve d’innovation en prétendant, par exemple, dépasser les oppositions entre individus et structures… Voici ce qu’écrit Boukharine, expliquant Marx, à propos de la formation des prix en bourse :

« Dans chacun de ces cas, qui sont typiques de l’économie sociale moderne, on peut dire que les phénomènes sociaux sont ‘indépendants’, de la volonté, de la conscience et des intentions de l’homme ; mais il serait faux de considérer cette indépendance comme s’il s’agissait de  deux phénomènes distincts, entièrement indépendants l’un de l’autre ; il serait ridicule d’affirmer que l’histoire humaine ne se fait pas à travers la volonté des hommes, mais en dehors d’elle (une telle ‘conception matérialiste de l’histoire’ n’est qu’une caricature bourgeoise du marxisme) ; c’est le contraire qui est vrai : les deux séries de phénomènes – l’action individuelle et les phénomènes sociaux – sont intimement liés génétiquement. L’indépendance dont nous parlons s’entend uniquement dans le sens suivant : les résultats des actes individuels, devenus objectifs, gouvernent chacune de leurs parties isolément. Le ‘produit’ domine son ‘créateur’, étant entendu que la volonté individuelle est déterminée à chaque moment par les résultantes déjà obtenue des rapports de volonté des différents ‘sujets économiques’ : l’homme d’affaire vaincu dans la lutte concurrentielle ou le financier en faillite sont forcés d’abandonner le terrain, bien qu’auparavant ils aient fait figure de grandeurs actives, de ‘créateurs’ du processus social, lequel finit par se retourner contre eux-mêmes. » (p. 64 ; c’est l’auteur qui souligne).

On l’aura compris, la lecture de ce petit ouvrage est vivement recommandée à quiconque souhaite se donner des armes pour lutter intellectuellement contre l’hégémonie de la pensée économique marginaliste. On peut néanmoins penser, que pour en profiter pleinement, il faudrait être préalablement familiarisé avec la théorie marxiste de la valeur. Malheureusement, nous ne disposons guère d’ouvrages introductifs réellement efficaces en français, le manuel de Pierre Salama et Tran Hai Hac étant devenu difficile à trouver[2], et les autres bons ouvrages étant immédiatement plus détaillés. (Je ne parle même pas de la bêtise qui pousse les éditions champs Flammarion à rééditer la préface absurde d’Althusser à son édition du Capital de Marx : il s’agit probablement du meilleur moyen de faire fuir le lecteur hésitant…). La solution est d’avoir recours à l’excellente introduction en anglais de Ben Fine et Alfredo Saad-Filho,[3] qu’il faudrait d’ailleurs rapidement traduire en français.

Quoiqu’il en soit, comme l’écrit Boukharine dans sa conclusion :

« La critique des opinions adverses est non seulement un moyen de défense directe contre les assauts de l’ennemi, mais encore un moyen d’aiguiser nos propres armes : critiquer le système adverse, c’est avant tout approfondir le sien. » (p.195).


[1] Stephen Cohen, Nicolas Boukharine, La vie d’un Bolchevik, Paris, Maspero, 1979, [1971].

[2] Pierre Salama et Tran Hai Hac, Introduction à l’économie de Marx, La découverte, coll. « Repères », Paris, 1992.

[3] Ben Fine, Alfredo Saad-Filho, Marx’s Capital, Londre, Pluto Press, 5ème édition, 2010.

 

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