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Manifeste pour les « produits » de haute nécessité


Par Ernest Breleur, Patrick Chamoiseau, Serge Domi, Gérard Delver Edouard Glissant, Guillaume Pigeard de Gurbert, Olivier Portecop, Olivier Pulvar, Jean-Claude William.


Une grève générale est déclarée en Guadeloupe depuis le 19 janvier 2009 organisée par le Collectif Lyannaj kont pwofitasyon (LKP), suivie le 5 février 2009 par une grève générale en Martinique. Pages de gauche reproduit ici de larges extraits d’un manifeste rédigé par des intellectuels antillais, qui nous semble un document politique de première importance.

« Cela ne  peut signifier qu’une chose: non pas qu’il n’y a pas de route pour en sortir, mais que l’heure est venue d’abandonner toutes les vieilles routes. » Aimé Césaire – Lettre à Maurice Thorez.

C’est en solidarité pleine et sans réserve aucune que nous saluons le profond mouvement social qui s’est installé en Guadeloupe, puis en Martinique, et qui tend à se répandre à  la Guyane et à la Réunion. Aucune de nos revendications n’est illégitime. Aucune n’est irrationnelle en soi, et surtout pas plus démesurée que les rouages du système auquel elle se confronte. Aucune ne saurait donc être  négligée dans ce qu’elle représente, ni dans ce qu’elle implique en relation avec l’ensemble des autres revendications. Car la force de ce mouvement est d’avoir su organiser sur une même base ce qui jusqu’alors s’était vu disjoint, voire isolé dans la cécité catégorielle –– à savoir les luttes jusqu’alors  inaudibles dans les administrations, les hôpitaux, les établissements  scolaires, les entreprises, les collectivités territoriales, tout le monde  associatif, toutes les professions artisanales ou libérales…
Mais le  plus important est que la dynamique du Lyannaj – qui est d’allier et de  rallier, de lier relier et relayer tout ce qui se trouvait désolidarisé – est  que la souffrance réelle du plus grand nombre (confrontée à un délire de concentrations économiques, d’ententes et de profits) rejoint des aspirations  diffuses, encore inexprimables mais bien réelles, chez les jeunes, les grandes personnes, oubliés, invisibles et autres souffrants indéchiffrables de nos  sociétés. La plupart de ceux qui y défilent en masse découvrent (ou  recommencent à se souvenir) que l’on peut saisir l’impossible au collet, ou  enlever le trône de notre renoncement à la fatalité.

GRÈVE LÉGITIME

Cette grève  est donc plus que légitime, et plus que bienfaisante, et ceux qui défaillent,  temporisent, tergiversent, faillissent à lui porter des réponses décentes, se rapetissent et se condamnent.

Dès lors, derrière le prosaïque du « pouvoir d’achat » ou du « panier de la ménagère », se profile l’essentiel qui  nous manque et qui donne du sens à l’existence, à savoir: le poétique. Toute  vie humaine un peu équilibrée s’articule entre, d’un côté, les nécessités immédiates du boire-survivre-manger (en clair: le prosaïque); et, de  l’autre, l’aspiration à un épanouissement de soi, là où la nourriture est de dignité, d’honneur, de musique, de chants, de sports, de danses, de lectures,  de philosophie, de spiritualité, d’amour, de temps libre affecté à  l’accomplissement du grand désir intime (en clair: le poétique). […]

La « hausse des prix » ou « la vie chère » ne sont pas de petits  diables-ziguidi qui surgissent devant nous en cruauté spontanée, ou de la  seule cuisse de quelques purs békés. Ce sont les résultantes d’une dentition  de système où règne le dogme du libéralisme économique. Ce dernier s’est  emparé de la planète, il pèse sur la totalité des peuples, et il préside dans  tous les imaginaires – non à une épuration ethnique, mais bien à une sorte  « d’épuration éthique » (entendre: désenchantement, désacralisation,  désymbolisation, déconstruction même) de tout le fait humain. Ce système a confiné nos existences dans des individuations égoïstes qui vous suppriment tout horizon et vous condamnent à deux misères profondes: être « consommateur » ou bien être « producteur ». Le consommateur ne travaillant que pour consommer ce que produit sa force de travail devenue marchandise; et le producteur  réduisant sa production à l’unique perspective de profits sans limites pour  des consommations fantasmées sans limites. L’ensemble ouvre à cette socialisation anti-sociale, dont parlait André Gorz, et où l’économique  devient ainsi sa propre finalité et déserte tout le reste. Alors, quand le « prosaïque » n’ouvre pas aux élévations du « poétique », quand il devient sa  propre finalité et se consume ainsi, nous avons tendance à croire que les aspirations de notre vie, et son besoin de sens, peuvent se loger dans ces  codes-barres que sont « le pouvoir d’achat » ou « le panier de la ménagère ».

Et pire: nous finissons par penser que la gestion vertueuse des misères les plus intolérables relève d’une politique humaine ou progressiste. Il est donc urgent d’escorter les « produits de premières nécessités », d’une autre  catégorie de denrées ou de facteurs qui relèveraient résolument d’une « haute  nécessité ». Par cette idée de « haute nécessité », nous appelons à prendre conscience du poétique déjà en œuvre dans un mouvement qui, au-delà du pouvoir  d’achat, relève d’une exigence existentielle réelle, d’un appel très profond  au plus noble de la vie.

Alors que mettre dans ces “produits” de haute nécessité  ?
C’est tout ce qui  constitue le cœur de notre souffrant désir de faire peuple et nation, d’entrer en dignité sur la grand-scène du monde, et qui ne se trouve pas aujourd’hui au  centre des négociations en Martinique et en Guadeloupe, et bientôt sans doute en Guyane et à la Réunion. […]

VICTIMES D’UN SYSTÈME FLOU, GLOBALISÉ

[…] L’autre très haute nécessité est ensuite de s’inscrire dans une contestation radicale du capitalisme contemporain qui n’est pas une perversion mais bien la  plénitude hystérique d’un dogme. La haute nécessité est de tenter tout de suite de jeter les bases d’une société non économique, où l’idée de développement à croissance continuelle serait écartée au profit de celle  d’épanouissement; où emploi, salaire, consommation et production serait des  lieux de création de soi et de parachèvement de l’humain. Si le capitalisme  (dans son principe très pur qui est la forme contemporaine) a créé ce Frankenstein consommateur qui se réduit à son panier de nécessités, il engendre aussi de bien lamentables « producteurs » – chefs d’entreprises, entrepreneurs, et autres socioprofessionnels ineptes – incapables de  tressaillements en face d’un sursaut de souffrance et de l’impérieuse nécessité d’un autre imaginaire politique, économique, social et culturel. Et là, il n’existe pas de camps différents. Nous sommes tous victimes d’un  système flou, globalisé, qu’il nous faut affronter ensemble. Ouvriers et  petits patrons, consommateurs et producteurs, portent quelque part en eux, silencieuse mais bien irréductible, cette haute nécessité qu’il nous faut réveiller, à savoir: vivre la vie, et sa propre vie, dans l’élévation constante vers le plus noble et le plus exigeant, et donc vers le plus épanouissant. Ce qui revient à vivre sa vie, et la vie, dans toute l’ampleur  du poétique.

On peut mettre la grande distribution à genoux en mangeant  sain et autrement. […] On ne peut vaincre ni dépasser le prosaïque en demeurant dans la caverne du prosaïque, il faut ouvrir en poétique, en  décroissance et en sobriété. Rien de ces institutions si arrogantes et  puissantes aujourd’hui (banques, firmes transnationales, grandes surfaces,  entrepreneurs de santé, téléphonie mobile…) ne sauraient ni ne pourraient y  résister.

Enfin, sur la question des salaires et de l’emploi. Là aussi  il nous faut déterminer la haute nécessité. Le capitalisme contemporain réduit la part salariale à mesure qu’il augmente sa production et ses profits. Le chômage est une conséquence directe de la diminution de son besoin de main  d’œuvre. Quand il délocalise, ce n’est pas dans la recherche d’une main d’œuvre abondante, mais dans le souci d’un effondrement plus accéléré de la part salariale. Toute déflation salariale dégage des profits qui vont de suite au grand jeu welto de la finance. Réclamer une augmentation de salaire  conséquente n’est donc en rien illégitime: c’est le début d’une équité qui  doit se faire mondiale.

Quant à l’idée du « plein emploi », elle nous a été clouée dans l’imaginaire par les nécessités du développement industriel et les épurations éthiques qui l’ont accompagnée. Le travail à l’origine était  inscrit dans un système symbolique et sacré (d’ordre politique, culturel,  personnel) qui en déterminait les ampleurs et le sens. Sous la régie  capitaliste, il a perdu son sens créateur et sa vertu épanouissante à mesure  qu’il devenait, au détriment de tout le reste, tout à la fois un simple « emploi », et l’unique colonne vertébrale de nos semaines et de nos jours. Le  travail a achevé de perdre toute signifiance quand, devenu lui-même une simple  marchandise, il s’est mis à n’ouvrir qu’à la consommation. Nous sommes maintenant au fond du gouffre. Il nous faut donc réinstaller le travail au sein du poétique. Même acharné, même pénible, qu’il redevienne un lieu d’accomplissement, d’invention sociale et de construction de soi, ou alors qu’il en soit un outil secondaire parmi d’autres. […] Le plein emploi ne sera pas du prosaïque productiviste, mais il s’envisagera dans ce  qu’il peut créer en socialisation, en autoproduction, en temps libre, en temps  mort, en ce qu’il pourra permettre de solidarités, de partages, de soutiens aux plus démantelés, de revitalisations écologiques de notre environnement…  Il s’envisagera en « tout ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue ». […]
Voici ce premier panier que nous apportons à toutes les  tables de négociations et à leurs prolongements: que le principe de gratuité soit posé pour tout ce qui permet un dégagement des chaînes, une amplification de l’imaginaire, une stimulation des facultés cognitives, une mise en créativité de tous, un déboulé sans manman de l’esprit. […] C’est à partir de ce principe que nous devrons imaginer des échelles non  marchandes allant du totalement gratuit à la participation réduite ou  symbolique, du financement public au financement individuel et volontaire…  C’est le gratuit en son principe qui devrait s’installer aux fondements de nos  sociétés neuves et de nos solidarités imaginantes…

NOUS APPELONS À UNE HAUTE POLITIQUE, À UN ART POLITIQUE

Projetons nos  imaginaires dans ces hautes nécessités jusqu’à ce que la force du Lyannaj ou  bien du vivre-ensemble, ne soit plus un « panier de ménagère », mais le souci  démultiplié d’une plénitude de l’idée de l’humain. […]

Nous appelons donc à ces utopies où le Politique ne serait  pas réduit à la gestion des misères inadmissibles ni à la régulation des  sauvageries du “Marché”, mais où il retrouverait son essence au service de  tout ce qui confère une âme au prosaïque en le dépassant ou en  l’instrumentalisant de la manière la plus étroite.

Nous appelons à une  haute politique, à un art politique, qui installe l’individu, sa relation à  l’Autre, au centre d’un projet commun où règne ce que la vie a de plus  exigeant, de plus intense et de plus éclatant, et donc de plus sensible à la  beauté.
Ainsi, chers compatriotes, en nous débarrassant des archaïsmes  coloniaux, de la dépendance et de l’assistanat, en nous inscrivant résolument  dans l’épanouissement écologique de nos pays et du monde à venir, en  contestant la violence économique et le système marchand, nous naîtrons au  monde avec une visibilité levée du post-capitalisme et d’un rapport écologique  global aux équilibres de la planète…

Alors voici notre vision:  Petits pays, soudain au cœur nouveau du monde, soudain immenses d’être les  premiers exemples de sociétés post-capitalistes, capables de mettre en œuvre  un épanouissement humain qui s’inscrit dans l’horizontale plénitude du  vivant…

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