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Aux États-Unis, le peuple sauve la démocratie

La rédaction •

Ce 7 novembre 2020, après trois jours d’attente, le cauchemar de la présidence Trump commence enfin à se dissiper. Depuis mardi, des centaines de millions de personnes, aux États-Unis bien sûr, mais aussi dans le reste du monde, ont attendu avec angoisse le résultat final, qui dépendait du dépouillement de quelques comtés de la Pennsylvanie, de la Géorgie, du Nevada et de l’Arizona.

Ce cauchemar n’est pas complètement terminé hélas, puisque, comme on sait, l’investiture d’un nouveau président a lieu le 20 janvier aux États-Unis, ce qui signifie que la période entre l’élection et la passation de pouvoir est anormalement longue1. Et Trump, même battu, même délégitimé, peut encore faire quelques dégâts. Son instabilité psychologique et ses tendances autoritaires qui se sont considérablement aggravées depuis quatre ans peuvent laisser envisager n’importe quoi.

On ne saurait exagérer l’importance de cette élection de 2020 pour l’histoire de la démocratie américaine, et de la démocratie tout court, laquelle ne se limite évidemment pas à l’organisation régulière d’élections libres et ouvertes permettant de décider qui occupera telle ou telle fonction, mais dont de telles élections constituent un élément décisif. Car ce qui s’est joué ce 3 novembre 2020 était bien, comme l’a dit Bernie Sanders, un scrutin entre Trump et la démocratie. Il faut d’ailleurs reconnaître à cette vieille démocratie américaine d’avoir été capable, sinon de totalement contrôler le tyran en devenir qui a occupé la Maison-Blanche ces dernières années, mais de se débarrasser de lui à la première occasion. Les exemples de leaders fascistes défaits dans les urnes ne sont pas très nombreux dans l’histoire du XXe siècle, et c’est bien à cela que nous avons assisté cette semaine: une démocratie qui écarte du pouvoir un homme qui représente un danger pour elle-même.

Il faut aussi ajouter que ce sursaut n’a été possible que grâce à la mobilisation d’un nouvel électorat (dont il faudra sans doute attendre quelques semaines pour avoir une photographie un peu précise), d’un nombre inédit de citoyen·ne·s (jamais candidat·e n’avait reçu autant de suffrages dans l’histoire américaine), et d’activistes sur le terrain qui ont permis cette mobilisation, notamment en ré-inscrivant sur les registres électoraux les citoyen·ne·s désaffranchi·e·s par les politiques antidémocratiques du Parti républicain. Ce mouvement a donc rappelé qu’une élection n’est pas le face-à-face entre un homme (puisque les partis ont encore rarement confié ce mandat à une femme) et un peuple, mais qu’elle est un mouvement social et populaire qui place une personne au pouvoir pour y conduire une politique. Ces derniers jours, ce mouvement a été décisif pour empêcher les franges les plus fanatiques des partisan·e·s de Trump de perturber le processus de dépouillement, et il va le rester jusqu’au 20 janvier. Comme toujours lorsqu’il s’agit de combattre un mouvement fasciste, c’est dans la rue que les choses se passent, en dernier ressort.

L’échec de Trump (serial loser s’il en est, contrairement à ce qu’il affirme, puisque ses entreprises ont fait faillite les unes après les autres, qu’il est couvert de dettes, et qu’il a maintenant raté sa réélection…), qui fait suite au revers subi lors des élections de mi-mandat en 20182, a aussi une autre conséquence: il indique que son style, fait de mensonges, d’incohérences et d’attaques personnelles, n’est pas une garantie pour conserver le pouvoir. Rappelons aussi que l’échec d’un président en exercice est plutôt une exception dans l’histoire américaine3. De ce point de vue, le corps civique américain semble s’être montré plus lucide que son homologue italien, qui a confirmé sa confiance à Berlusconi – autre bouffon installé sur un trône – de manière répétée pendant une vingtaine d’années.

Il est difficile de savoir ce qui adviendra de l’électorat de Trump, lequel a aussi, il faut le signaler, considérablement augmenté en quatre ans (les deux candidats ont obtenu davantage de voix que n’importe qui lors d’une élection présidentielle aux États-Unis, le précédent record étant celui de Barack Obama en 2008). Trump a agi comme un agrégateur de tendances diverses: les libertarien·ne·s du Tea Party, les fanatiques religieux des diverses sectes chrétiennes, la classe ouvrière appauvrie, la petite-bourgeoisie nationaliste et raciste radicalisée, etc. Il a réussi à parler à tous ces électorats, malgré leur diversité, et il n’est pas certain qu’un autre candidat puisse y parvenir au niveau national. Il demeure que ces quelque 70 millions d’électrices·eurs ne vont pas disparaître ou changer d’avis par magie. Parmi elles et eux se trouvent des personnes qui, évidemment, ne voteront jamais pour qui que ce soit qui s’éloignerait d’une extrême droite raciste, bigote, misogyne et militariste. Mais il y a aussi des secteurs importants de la population, paupérisés par des décennies de destruction de la sécurité sociale et des services publics, qui n’ont pas vocation à voter pour les mandataires du grand capital et du patronat américain. Ce sont ces personnes que Joe Biden et le Parti démocrate devront reconquérir. Reste à voir s’ils sauront le faire d’ici 2024.

Il faut enfin souligner un dernier élément dans cette extraordinaire élection de novembre 2020. Avec une grande élégance, John McCain, au moment de reconnaître sa défaite face à Barack Obama en 2008, avait beaucoup insisté sur la signification historique immense que revêtait l’accession d’un Afro-Américain à la Maison-Blanche. Il faut aujourd’hui relever un autre événement, tout aussi important, qui est la première élection à la Vice-présidence d’une femme, qui plus est noire: Kamala Harris. Et comme Biden a déjà annoncé qu’il ne se représenterait pas pour un second mandat, ce sera très probablement elle qui portera les couleurs du Parti démocrate en 2024.


1. Elle l’était plus encore jusqu’en 1932, lorsqu’il a fallu attendre le 4 mars pour que Franklin Delano Roosevelt s’installe à la Maison-Blanche.

2. On pourra relire l’entretien que Pages de gauche avait réalisé avec Dick Howard à cette occasion: https://pagesdegauche.ch/dick-howard-un-regard-sur-les-etats-unis/

3. Bush père n’avait perdu en 1992 qu’à cause de la candidature du milliardaire libertarien Ross Perrot, qui avait sérieusement mordu sur son électorat, et avant lui Jimmy Carter avait échoué en 1980, empêtré dans l’affaire des otages de l’ambassade américaine de Téhéran (le cas de Gerald Ford en 1976 étant un peu particulier puisqu’il n’avait dirigé l’administration que pendant deux ans, après la démission de Nixon). Et avant cela, il faut remonter à Herbert Hoover en… 1932 pour trouver un président en exercice qui rate sa réélection.

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