Taylor Swift : une showgirl au diapason de notre époque

Mélanie Rufi •

Début octobre sortait un nouvel album de Taylor Swift. Pour une artiste qui a toujours su se réinventer pour correspondre au mieux à son époque, l’album représente une rupture thématique avec ses œuvres précédentes et un virage conservateur.

Taylor Swift a sans doute décroché sa place au panthéon des plus grandes célébrités de sa génération, battant record sur record en matière de popularité et de rentabilité de sa musique. Grâce à une publicité savamment coordonnée et des fans dévoué·e·s, chaque sortie d’album de Swift est un séisme dans la culture populaire, et son dernier album en date ne déroge pas à la règle. En effet, l’album The Life of a Showgirl a brisé le record de plus d’albums vendus lors de sa première semaine d’exploitation en écoulant 3,5 millions d’exemplaires.

« I sat alone in my tower »1
Taylor Swift, avant d’être une icône commerciale, est pour ses fans une auteure capable de dépeindre avec authenticité la complexité de l’expérience humaine. Son album récent The Life of a Showgirl représente néanmoins une rupture avec l’illusion, entretenue soigneusement à des fins commerciales, que Taylor Swift partage malgré son statut de milliardaire une humanité universelle avec ses fans. Dans cet album conçu lors de sa dernière tournée à succès, la chanteuse prend en effet une position éminemment lointaine et inacessible : celle de la star. Déchirant peut-être à jamais le semblant de proximité que Swift avait tissé au long de sa carrière, l’album chante la distance entre l’artiste et ses fans, créant un parallèle avec les écarts de richesse se creusant à l’échelle mondiale. Alors qu’une part croissante des swifties2 peinent à payer leurs factures, Swift renonce à ses textes introspectifs et empathiques pour jouir plutôt du luxe propre à l’élite de pouvoir se déconnecter de la réalité.

« Got me dreaming ’bout a driveway »3
Si Taylor Swift est certainement éloignée de la réalité matérielle de ses fans, elle est néanmoins bien consciente de son époque. L’imaginaire évoqué dans Life of a Showgirl est, outre les paillettes, étonnamment conservateur. Désormais fiancée à un célèbre joueur de football américain, Swift raconte clairement dans ses textes ses ambitions personnelles : se marier, avoir des enfants et une maison à transformer en foyer. L’album est avant tout dédié à son couple, et à la manière dont son fiancé complète son existence.
Ce choix paraît paradoxal, en opposition à l’esthétique de la showgirl indépendante et animée par son art, mais fait dans une certaine mesure écho à la contradiction propre aux célébrités d’extrême droite. Les femmes d’extrême droite jouissant d’une notoriété publique en effet naviguent à un maigre équilibre entre la féminité subordonnée qu’elles défendent à la position de pouvoir, même limitée, qu’elles occupent. Il est certain que Taylor Swift n’est pas une influenceuse d’extrême droite – mais l’on peut tout de même se demander si le traditionalisme qu’elle explore dernièrement est une stratégie. Swift est en effet au sommet de son art, explosant chaque record et jouissant d’une influence peu égalée. Alors que la glorification de la figure de la girl-boss s’éteint au profit d’un discours conservateur toujours plus fort, il est possible que Swift cherche à rendre son ambition plus facilement digérable et à se protéger de l’animosité du public en assurant que, avant tout, ce qu’elle désire vraiment, c’est la vie domestique.

« American stories burning before me »4
Le conservatisme de Life of a Showgirl est pourtant en contradiction avec l’image que Taylor Swift a donné d’elle-même ces dernières années. Pendant la première partie de sa carrière, la chanteuse était strictement silencieuse sur le plan politique, avant d’entamer un virage en 2018 en prenant position en faveur des Démocrates états-uniens. Dans un documentaire sorti en 2020, Swift revient longuement sur cette décision, et sur l’importance qu’elle accorde à présent à ses valeurs politiques. Elle émerge alors comme une célébrité souhaitant utiliser sa plateforme pour défendre les causes qui lui tiennent à cœur, notamment féministes et pro-LGBTQIA+, et pour critiquer Trump. Son engagement nouveau est alors intégré dans la reconstruction constante de son image publique.
En 2020, au cœur de la pandémie, Taylor Swift sort un album surprise, folklore, inspiré par un style plus folk et une esthétique champêtre. Elle n’abandonne pas son activisme nouvellement découvert pour autant, puisque cette année-là elle appelle à voter pour Joe Biden. Néanmoins, comme le soulève le chercheur John McGrath dans un article paru en 2022, l’esthétique de l’album fait écho à une nostalgie croissante dans le grand public, exacerbée par la succession des crises et les angoisses qu’elles génèrent, et par le désir de revenir à un passé plus simple, plus réconfortant. Mais ce passé est fictif, et l’appel à la nostalgie peut facilement revêtir des airs réactionnaires. La nostalgie romantique de folklore représente un pas vers le traditionalisme plus inquiétant illustré dans Life of a Showgirl cinq ans plus tard. Les textes de folklore ne sont néanmoins pas conservateurs, et si des signes précurseurs de la suite peuvent être lus entre les lignes, c’est surtout la marque de l’opportunisme de Swift.

« I never had the courage of my convictions »5
La carrière de Taylor Swift est, avant tout, marquée par la réinvention, chaque album incarnant une nouvelle esthétique et le dévoilement d’une facette de la chanteuse dissimulée jusque-là. Chaque évolution est une décision stratégique de la chanteuse pour faire progresser sa carrière. Son éveil politique fait partie de sa marque personnelle et suit la même logique. À la fin des années 2010, alors que l’air était encore progressiste et le féminisme à la mode, Swift a su sortir de son silence et tirer son maigre activisme à son avantage pour renforcer son attrait. Alors que le COVID confinait le public à domicile, Swift a misé sur la nostalgie réconfortante, sur les cabines dans les bois où l’esprit peut s’échapper. Et maintenant, alors que Trump accède à nouveau à la présidence et que les États-Unis sombrent dans le fascisme, Swift peut célébrer ses fiançailles, se réjouir de fonder une famille, et vanter le pain au levain qu’elle a confectionné pour figurer dans le décor de son dernier clip vidéo.
Il est possible que cette évolution soit en partie authentique, née d’un progressisme sincère, d’un besoin personnel de s’évader alors que le monde s’effondre, et d’une joie réelle d’avoir trouvé l’amour. Il n’en est pas moins que Taylor Swift est un reflet de son époque, et que l’évolution de son image publique répond à un discours public. Ce constat n’est pas exclusif à une artiste – de manière générale la culture peut servir d’indicateur du climat politique et économique, comme en témoigne par exemple le concept de recession pop selon lequel un certain type de musique émerge lors de vagues de récession économique. Néanmoins, Swift n’est pas uniquement un miroir, c’est une stratège lucide sur la conjoncture dans laquelle elle évolue et qui sait s’y adapter pour survivre mais surtout pour en tirer profits. Que la mode soit au progressisme ou au conservatisme, Swift suit. Avec son influence croissante, on peut aussi se demander dans quelle mesure Swift suit le courant, et dans quelle mesure elle l’accélère.

« You don’t know the life of a showgirl »6
L’impact de Taylor Swift est complexe à définir : ses prises de position en faveur de candidat-es démocrates et ses actions philanthropiques sont insuffisantes mais toujours bonnes à prendre ; son impact climatique, notamment en raison de son usage de jets privés, est catastrophique ; son dernier album éclaire d’une lumière sombre notre climat politique actuel ; malgré tout cela, sa musique a su toucher et rassembler des millions de personnes. De nombreux·ses swifties se revendiquent de gauche et regardent d’un œil sceptique le glissement à droite de Swift. Loin d’être passives, les communautés de fans peuvent être des lieux d’échange critique.
Taylor Swift est une icône de l’industrie capitaliste de la musique, et à ce titre, elle cristallise des interrogations la dépassant largement. S’intéresser à Taylor Swift, c’est aussi se demander si l’art qu’on aime peut être apprécié en dépit des dérives politiques de celles et ceux qui le créent, quelles limites poser à nos artistes préféré·e·s avant de choisir de ne plus les soutenir, et jusqu’à quel point les œuvres peuvent être réappropriées par les fans. C’est explorer le rôle politique et économique de l’art, et tenter de définir notre rapport à la création dans une économie capitaliste. C’est chercher à déterminer quel art opprime, et quel art émancipe.

Illustration: Imafe des collections du Museum of Art de New York: Stars of the Stage de Duke Sons & Co. (Pour la promotion du tabac).

  1. J’étais seule dans ma tour, traduction de l’auteure ↩︎
  2. Surnom des fans de Taylor Swift ↩︎
  3. Me fait rêver d’une allée, traduction de l’auteure ↩︎
  4. Des histoires américaines en feu devant moi, traduction de l’auteure ↩︎
  5. Je n’ai jamais eu le courage de mes convictions, traduction de l’auteure ↩︎
  6. Tu ne connais pas la vie de showgirl, traduction de l’auteure ↩︎

webmaster@pagesdegauche.ch