Free parties : « l’autonomie collective et la solidarité se pratiquent concrètement »

Entretien avec Ondes Libres

Alors qu’une motion déposée par un conseiller national UDC appelle à un durcissement des sanctions visant les organisateur·trice·s et les participant·e·s des Free parties, l’association Ondes Libres tient à rappeler que ces rassemblements ne relèvent pas d’un problème d’ordre public. Ils constituent au contraire une réalité culturelle, sociale et artistique profondément enracinée en Suisse. Née dans un contexte de répression accrue, Ondes Libres s’engage pour une meilleure compréhension de cette culture et plaide en faveur d’un dialogue constructif entre institutions, organisateur·trice·s et citoyen·ne·s. Nous avons recueilli le témoignage d’un membre de l’association.


Peux-tu présenter Ondes Libres ?
L’association Ondes Libres est née à la suite du procès de 2021 lié à une fête à Vallorbe, un événement qui a marqué le début d’une répression accrue des Free parties en Suisse romande. À ses débuts, Ondes Libres servait d’intermédiaire entre les collectifs, les autorités et les forces de l’ordre, cherchant à prévenir les tensions et les sanctions disproportionnées.
Aujourd’hui, son activité principale repose sur la réduction des risques grâce à des « team care » composées de bénévoles formé·e·s. Ces équipes informent, soutiennent et accompagnent les participant·e·s, et offrent des conseils de réduction des risques en matière de consommation et de prévention des violences. À l’avenir, Ondes Libres souhaite retrouver un rôle de médiation entre les organisateur·trice·s et les forces de l’ordre.
L’association compte une dizaine de membres actif·ive·s et un large réseau de bénévoles. Inspirée de pratiques développées en France depuis plus de trente ans, Ondes Libres souhaite à terme créer un fonds de soutien juridique pour les organisateur·trice·s de Free Parties.


Comment le mouvement des Free Parties est-il né ?
Les Free Parties trouvent leur origine au début des années 1990 au Royaume-Uni. Le Castle Morton Festival, qui a rassemblé plus de 30 000 personnes pendant une semaine, est souvent cité comme un moment fondateur. Cet événement, qui réunissait les courants acid house et hippie, a aussi marqué le début d’une forte répression : le gouvernement britannique adopte en 1994 le Criminal Justice Act, interdisant les rassemblements autour d’une « musique répétitive » en plein air.
Face à cette interdiction, certains collectifs —  dont les célèbres Spiral Tribe — choisissent de continuer leurs fêtes de manière autonome, dans les campagnes ou à l’étranger. Ces sound systems itinérants, inspirés des traditions jamaïcaines, vont poser les bases de ce qu’on appelle aujourd’hui les Free parties ou Technivals.

Qui participe à ces fêtes ?
La plupart des participant·e·s viennent de milieux populaires. Dans les régions rurales, les Free parties offrent un espace culturel accessible là où les clubs et festivals sont souvent trop chers ou trop codifiés. Le prix libre permet à chaque personne de participer selon ses moyens.
Les Free parties apparaissent comme une réponse à certaines dérives contemporaines : la marchandisation de la fête, l’exclusion sociale et la privatisation des espaces. Elles montrent qu’il est possible de créer des moments de partage en dehors des logiques commerciales.

Quelles sont les valeurs défendues par les Free parties ?
Les Free parties sont collectives et inclusives. Elles s’inspirent de l’esprit des ZAD, squats et mouvements autonomes, en prônant l’autogestion, l’entraide et la solidarité. Ce sont des espaces antifascistes, inclusifs, où chaque personne a sa place.
Cette conception de la fête repose sur la confiance, le respect mutuel et la responsabilité collective. La musique — notamment la free tekno — symbolise cet état d’esprit : elle est auto-produite et jouée par les participant·e·s, sans hiérarchie ni starification de l’artiste. Les Free parties sont aussi des lieux d’expression artistique, de performances visuelles et d’expérimentations sociales.

Qu’est-ce qui distingue les Free parties d’autres festivals ?
La Free party est un mouvement culturel contestataire. Elle vient des mouvements hippie et punk et porte une dimension politique en opposition à l’État et à la répression. L’une des différences réside dans une autre forme d’organisation sociale, fondée sur un modèle horizontal, à l’opposé du modèle marchand et hiérarchique.
Les Free parties sont gratuites ou à prix libre, organisées par des collectifs bénévoles et reposent sur la participation de toutes et tous. Elles rejettent la logique commerciale des clubs ou des festivals payants et privilégient un modèle où chacun peut contribuer : installation du son, logistique, sécurité, nettoyage, décoration.
C’est également une démarche écologique et solidaire, puisque de nombreux collectifs s’efforcent de réduire leur impact environnemental. Un exemple marquant est celui d’une Free party au-dessus des Mosses qui a rassemblé près de 1 000 personnes. La police avait envisagé d’intervenir, mais la taille du rassemblement rendait toute opération trop risquée et susceptible de dégénérer. Au final, la fête s’est déroulée sans incident majeur, et le syndic de la ville a salué son organisation. Les participant·e·s, conscient·e·s de leur responsabilité collective, ont nettoyé le site en quittant les lieux, effaçant ainsi les traces de la fête et même des déchets laissés par l’armée.

En quoi la Free party peut-elle être perçue comme un modèle d’organisation politique et sociale ?
La Free party représente sans doute l’un des exemples les plus durables d’autogestion libertaire en Europe. Depuis plus de trente ans, elle survit à la fois à une répression qui s’accentue et à la précarité matérielle, et ce malgré l’absence de structure centralisée. Le mouvement Free party est international, et il transmet des savoirs, des techniques et des valeurs de manière horizontale, de génération en génération.
Pourtant, même dans certains milieux de gauche, cette culture est souvent perçue avec une certaine méfiance ou condescendance : les participant·e·s sont parfois considéré·e·s comme insouciant·e·s, apolitiques ou naïvement libertaires. Ce regard classiste occulte la dimension profondément politique de ces fêtes, où l’autonomie collective et la solidarité se pratiquent concrètement, loin des discours théoriques.
Face à la répression policière, à la surveillance et à la criminalisation, la Free party a dû sans cesse réinventer ses modes d’organisation, et cette inventivité permanente est aussi une forme de résistance. En ce sens, et face à la montée du fascisme, la culture Free expérimente déjà des alternatives. Ses pratiques d’autogestion pourraient inspirer d’autres luttes, à gauche comme ailleurs, pour repenser la manière d’agir collectivement dans un monde de plus en plus contrôlé.

Comment la situation évolue-t-elle aujourd’hui ?
Contrairement à certaines idées reçues, les Free Parties n’ont pas été « importées » : elles se sont enracinées localement. La répression, cependant, varie selon les cantons : certains privilégient la discussion, d’autres appliquent des sanctions sévères. Mais ces dernières années, une tendance à la criminalisation se renforce. Cette pression a un effet paradoxal : elle pousse le mouvement à se structurer, à se politiser et à se doter d’outils de défense, comme on l’a vu dans d’autres pays européens.

Pourquoi la motion de l’UDC mentionnée ci-dessus pose-t-elle problème ?
Cette motion propose de durcir les sanctions contre les personnes organisatrices et les participant·e·s, comme si la répression était une solution aux nuisances ou aux risques. Elle s’inscrit dans une longue tradition de moralisation autoritaire, de Thatcher et Chirac à Meloni aujourd’hui en Italie. En prenant le prétexte de la sécurité, cette motion impose une vision du monde fondée sur la hiérarchie et la propriété.
La criminalisation n’a jamais empêché les fêtes d’exister — elle les rend simplement plus invisibles, donc plus risquées. Plutôt que d’interdire, il serait plus utile de dialoguer, de former et de soutenir les initiatives de réduction des risques portées par les collectifs.

Propos recueillis par Aline Bressoud

Illustration: La dense des oeufs, de Vos

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