Entretien avec Baptiste Antoniazza •
À quelques heures des élections communales vaudoises et fribourgeoises, la rédaction de Pages de gauche s’est entretenue avec Baptiste Antoniazza pour discuter du rapport de la gauche avec le pouvoir politique communal sur le temps long. Sa thèse De l’opposition au pouvoir. La gauche et ses élus dans les grandes villes suisses (1910-2020) vient d’être éditée aux Éditions Alphil. Celle-ci analyse l’évolution sociologique des élu∙e∙s des partis de gauche à Zurich, Lausanne, Bâle et Genève et détaille son effet sur les politiques menées. En prévision de la législature 2020-2025, le numéro 170 de Pages de gauche était intitulé « Qu’est-ce qu’une ville de gauche ? » et avait comme but de sortir de l’ornière de la gestion des affaires communales pour y discuter des grands enjeux stratégiques. En période d’offensive marquée par le capital et les partis bourgeois ultra-majoritaires dans tout le pays, la question reste la même. Comment user de ce pouvoir pour faire des villes de gauche un lieu de résistance politique et d’amélioration du quotidien ? Pour y apporter une réponse convaincante, nous devons d’abord commencer par une première phase : celle de l’introspection que nous entamons ici.
Dans les grandes lignes, quelle est cette évolution sociologique et qu’apporte-t-elle ?
Très schématiquement, ce que j’essaie de montrer dans mon travail, c’est que la gauche urbaine helvétique est dominante durant deux périodes : dans les années 30 et depuis les années 90. Dans les deux cas, on peut observer une adéquation entre le profil socio-professionnel des élu∙e∙s et les politiques publiques mises en place. Dans les années 30, ce sont des élu∙e∙s qui sont issu∙e∙s pour une plus grande partie des classes populaires et développent par la même occasion des politiques publiques pour les classes populaires. Depuis les années 90, le personnel politique devient majoritairement composé de classes moyennes salariées soutenues par un électorat qui est lui aussi composé principalement de ces catégories sociales. Même si la mise en lien direct entre les deux est toujours chose ardue, on voit que les politiques publiques qui sont mises en place favorisent dès les années 1990 principalement ces classes moyennes salariées.
Dans ta thèse, tu parles souvent de « parti de classe ». Qu’entends-tu par-là ?
Les partis de gauche sont des partis de classe dans la mesure où, dans la première période de domination de la gauche durant les années 30 au sein des grandes villes, on observe une grande adéquation entre l’électorat et le personnel politique de gauche.
L’électorat est composé majoritairement de classes populaires, et le personnel politique dans les parlements regroupe lui aussi des élus issus de ces mêmes classes. Et même si au niveau des exécutifs, les municipaux sont avant tout des cadres issus plus facilement de la petite bourgeoisie, leur positionnement politique demeure le même que le reste du personnel politique de ces partis.
Depuis les années 90, on est toujours face à des partis de classe à gauche, mais cette fois-ci, cela devient difficile de dire qu’il s’agit des partis des classes populaires ; on parle plus volontiers des partis des classes moyennes salariées. La logique d’adéquation entre personnel politique et électorat continue, mais au niveau d’autres classes.
Pour le Parti socialiste, ce tournant s’opère à partir des années 70. Mais pour les nouveaux venus, comme les Verts, ce tournant n’a pas lieu : il regroupe dès le départ ces classes moyennes qui travaillent en grande partie dans la fonction publique. De plus, les professions libérales sont aussi de plus en plus représentées à gauche : en 2020, près de 25% des élu∙e∙s dans les législatifs exercent ces professions d’avocat, de médecin, etc.
La question des exécutifs est légèrement différente. Durant la première moitié du XXe siècle, les élus de gauche dans les exécutifs communaux, que j’ai appelé une « élite de gauche de premier rang », ne viennent pas directement de métiers manuels. Mais à la différence d’aujourd’hui, une nuance demeure : cette élite pouvait provenir des classes populaires. À travers la prise de responsabilités dirigeantes au sein des organisations partisanes ou syndicales, certaines personnes issues de ces classes pouvait par la suite transférer les compétences acquises pour occuper un mandat dans un exécutif urbain.
Tu mets directement en comparaison les politiques menées par la gauche durant la décennie des années 1930 avec celles menées dès les années 90. Peux-tu commencer par nous donner un tour d’horizon de cette prise de pouvoir durant la première moitié du XIXe siècle ?
En Suisse, les premiers partis socialistes locaux se constituent à la fin du XIXe siècle et auront besoin de quelques décennies pour prendre pour la première fois le pouvoir dans les villes. Durant cette période, toute une série de débats internes à la gauche européenne portent sur la pertinence de la prise de pouvoir local : si prise de pouvoir politique il doit y avoir, ne devrait-il pas plutôt se concentrer sur l’échelon national où les leviers de changements sont plus marqués ?
Dans tous les cas, dans différents pays européens, les partis de gauche finissent par prendre le pouvoir des villes et entreprennent des politiques d’extension des services publics que ce soit au niveau de l’eau, du gaz, ou de l’électricité, et d’amélioration concrète des conditions de vie des classes populaires en matière d’hygiène et de salubrité.
En Suisse, la gauche gagne ce pouvoir local à la fin des années 20 à Zurich et dans les années 30 à Lausanne ou à Bâle et met en place des politiques permettant de soulager les classes populaires dans leur vie quotidienne dans le contexte de la Grande Dépression.
Lorsque la gauche arrive au pouvoir dans les grandes villes suisses, les municipalités radicales ont déjà mis en place des services publics pour la distribution d’eau, de gaz ou d’électricité qui peuvent prendre le nom de Services industriels. L’action de la gauche se concentre alors dans les années 30 sur la lutte contre les effets de la crise économique à travers par exemple des politiques de relance d’inspiration keynésienne en faisant des grands travaux en ville, permettant d’employer les victimes de la crise économique. Ces travaux transforment la ville. Par exemple, des écoles sont créées. À Lausanne, la piscine de Bellerive sort de terre. À Bâle, le port de Kleinhüningen est agrandi. Et puis à Genève, même si la ville n’est pas à gauche, le canton l’est le temps d’une législature. Il lance des travaux pour corriger les rivières de l’Aire et de la Drize et poursuit l’aménagement de l’aéroport de Cointrin.
La gauche devra attendre plusieurs décennies avant de reprendre à large échelle et sur une si longue période le pouvoir municipal. Cela arrive finalement dans les années 1990. Qu’est-ce qui change ?
L’action politique des municipalités de gauche diffère alors sous certains points des précédentes expériences, mais pas complètement. Comme dans les années 30, la politique sociale reste prioritaire, que ce soit à travers l’accueil de jour, ou les logements d’utilité publique grâce notamment au soutien des coopératives.
D’autres thématiques émergent, comme celle de la qualité de vie dans la ville, qui est à l’origine de leurs victoires électorales des années 1990. Cette thématique conjugue à la fois le développement des transports publics à l’intérieur de la ville, le développement des zones vertes, et la défense d’un cadre de vie agréable. Mais l’éléphant dans la pièce qui tranche complètement avec les années 30 est la mise en place de politiques d’attractivité qu’elles soient économiques, culturelles ou encore sportives, dans le cas de la ville de Lausanne. À Zurich, on peut par exemple entendre la maire socialiste Corine Mauch dire que l’accueil de l’entreprise américaine Google est une bonne chose car de nouveaux emplois sont créés, ou encore qu’il faut défendre les intérêts de la place financière zurichoise pour préserver les emplois y étant liés dans le secteur tertiaire.
Pour résumer, dans les années 30, les gros travaux sont entrepris pour créer de l’emploi directement par l’action publique, alors que dans les années 90 les municipalités à majorité de gauche cherchent à stimuler l’investissement privé dans un contexte marqué par une compétition accrue entre les grands centres urbains.
Quelles sont les grands changements durant ces deux périodes qui pourraient donner des clés d’explication à ce changement de paradigme ?
Quand la gauche arrive au pouvoir dans les années 90, tout a changé. Les années 70 sont passés par là avec deux événements majeurs (un politique et l’autre économique) qui vont transformer durablement la gauche.
Le premier, est la transformation de la structure de l’emploi. Les villes se désindustrialisent et l’emploi se tertiarise : la population active ne travaille plus majoritairement dans les usines, mais dans les services.
La deuxième grande transformation se fait dans le sillage des mobilisations de mai 68 ; de nouveaux mouvements sociaux émergent autour de thématiques pacifistes, écologistes ou féministes. Ils seront à l’origine de la création de nouveaux partis de gauche. Les mouvements pro-environnement créeront les premières formations politiques écologistes qui s’uniront en 1983 pour devenir les Verts. Du côté de la gauche radicale, la Ligue marxiste révolutionnaire se forme après une scission du POP (qui donnera plus tard le Parti socialiste ouvrier, et puis finalement portera les germes de ce qui sera ensuite solidaritéS). Le Parti socialiste est lui aussi fortement influencé par ces nouveaux mouvements sociaux. En quelques années, le champ politique à gauche est métamorphosé. Les différents éléments de cette nouvelle gauche sont à l’origine des coalitions qui prennent le pouvoir dans les grandes villes dans les années 90. Un indicateur assez fort est celui de l’âge des élu∙e∙s. Lors des élections de 1980, il chute considérablement, signifiant un fort renouvellement du personnel politique.
Il y a donc en parallèle cette transformation de la gauche au niveau des priorités qu’elle met en avant, mais aussi une transformation au niveau de l’offre partisane en tant que telle avec des députations à gauche désormais composées majoritairement de personnes ayant effectuées des études universitaires ou exerçant par exemple un emploi en tant que cadre de la fonction publique. On pourrait se dire que ce nouveau retrait des classes populaires à gauche est une conséquence naturelle : les emplois tertiaires augmentent tandis que les emplois industriels diminuent. Mais la tertiarisation de la structure de l’emploi implique aussi la création d’emplois mal payés ne demandant pas de hauts niveaux d’études. Les classes populaires restent présentes dans les grandes villes étudiées. Pourtant, si on regarde leur part dans les députations des partis de gauche dans les parlements urbains, celle-ci ne compense pas celle des gens engagés à gauche qui exerçaient avant la tertiairisation des métiers manuels. Même si ces travailleurs∙euses ne sont pas inexistant∙e∙s à gauche, leur taux reste très faible et leur représentation pourrait être augmentée.
Ton analyse donne une grande importance à cette transformation des élites de gauche dans les grandes villes : moins d’ouvrier∙ères, plus d’employé∙es du tertiaire issu∙e∙s de formations supérieures. Dans quelle mesure ce changement n’est-il pas la simple conséquence logique de la démocratisation (relative) de l’accès à l’université ?
Effectivement, dans les années 50, le niveau d’étude des élus de gauche est plutôt bas, à part dans les exécutifs où le niveau de formation est généralement plus élevé. À cette époque, l’accès aux études supérieures reste très limité. Mais par la suite, l’augmentation des personnes ayant accès à ces études explose, et devient difficilement comparable avec les chiffres du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle. Dans une certaine mesure, un effet mécanique fait que le personnel politique à gauche devient plus éduqué.
En revanche, ce qui est frappant, c’est que, à gauche, bien que le niveau d’études ait augmenté au sein de la population active des villes, la proportion d’élu∙e∙s avec un titre universitaire devient systématiquement plus grande que celle observée au sein de la population active, ainsi que celle du personnel politique issu des partis politiques de droite. La démocratisation de l’accès aux études n’explique ainsi ce phénomène qu’à moitié.
Comment la gauche pourrait-elle mieux intégrer les classes subalternes que tu mentionnes et qui sont pour l’instant très faiblement impliquées et représentées politiquement ?
Premièrement, ces classes subalternes ne sont pas beaucoup plus représentées ailleurs. Dans certaines villes, j’ai pu observer qu’il peut arriver que les députations UDC comptent plus de monde exerçant un emploi dit subalterne qu’au sein des députations de gauche. Ce résultat est pour moi assez choquant, et montre que les partis de gauche qui, historiquement, disent représenter ces individus, devraient urgemment compter davantage de candidat∙e∙s et d’élu∙e∙s issu∙e∙s de ces milieux. À ce sujet, je devrais bientôt publier un article avec Andrea Pilotti dans lequel nous observons qu’un équilibrage s’opère actuellement à l’échelon cantonal, où la représentation des classes populaires au sein des députations de gauche n’est pas plus basse que parmi les élu∙e∙s de l’UDC.
Ensuite, l’intégration dans les formations politiques de gauche de ces classes subalternes entre directement en dialogue avec l’intégration politique des étrangers∙ères. À Lausanne, les étrangers∙ères ont le droit de vote et d’éligibilité mais cela n’est pas le cas dans les autres grandes villes. Il est cependant important de souligner que si les listes proposées par les partis de gauche peuvent être potentiellement plus diversifiées, elles ne garantissent pas pour autant des changements significatifs dans la composition des délégations au législatif.
L’un des grands axes d’attaque réside ainsi au niveau de la formation politique assurée par les partis. Les syndicats et les partis de gauche du début du XXe siècle mettaient cet aspect au cœur de leurs activités internes pour s’assurer que leur personnel politique, issu de classes populaires, ait les armes suffisantes pour faire face aux partis de droite composés de professions libérales ou de chefs d’entreprise. Cela créait un sentiment d’appartenance, donnait des dispositions chez les gens pour parler en public, gérer les équipes ou avoir des capacités de compréhension politique et économique particulièrement élevées. On peut se demander si ces offres de formation ne seraient pas désormais mises de côté car le personnel politique serait considéré comme déjà suffisamment formé en externe. Si tel est le cas, ce serait un aveu d’échec pour intégrer ces classes subalternes qui se sentiraient, même à l’interne, moins légitimes face à leurs camarades au bénéfice d’une formation universitaire par exemple.
Estimes-tu qu’entre 1930 et 1990, l’ambition des partis de gauche est restée intact et qu’ils maximalisent leur accès au pouvoir local pour transformer la société ?
Pour ce qui est des années, 30, on peut premièrement prendre l’exemple de Genève. Pour le coup, la ville de Genève ne bascule pas à gauche. C’est l’exécutif du canton qui passe à gauche entre 1933 et 1936. Durant cette courte période, cet exécutif tentera de multiplier les grands travaux, et de financer tout cela en voulant notamment combattre la fraude fiscale. Son échec vient alors du Grand conseil qui, resté à droite, maintient une opposition ferme. Pour financer ses projets, le canton est alors forcé de conclure un contrat d’emprunt spécial vis-à-vis de la Banque nationale suisse qui a comme condition la réduction du déficit budgétaire. Cela conduit le gouvernement à réduire le salaire des fonctionnaires. Cette politique sera lourdement sanctionnée dans les urnes lors des élections suivantes où aucun socialiste ne sera réélu au Conseil d’État.
Ce rapport de force a lieu différemment en ville de Bâle. La commune préfigure en quelque sorte le principe de concordance politique qui prévaudra par la suite. Afin de rétablir les finances publiques et maintenir une politique sociale progressistes, lors de leur arrivée au pouvoir au gouvernement en 1935, les socialistes introduisent d’une part une politique redistributive à travers une augmentation progressive des impôts sur le revenu et la fortune et, d’autre part, une politique déflationniste à travers l’introduction de la participation de 5 % du coût des retraites par les employés publics. Mais dans l’ensemble, les partis de gauche perdent la majorité dans les villes à la fin des années 40 en raison des difficultés financières qu’elles traversent, et leur incapacité à emporter dans les urnes sur des hausses d’imposition des plus riches lorsqu’elles ne sont pas couplées à des mesures d’économie. Dans certaines autres villes européennes, la trajectoire est différente, comme à Vienne qui parvient à installer un impôt progressif sur le revenu et ainsi financer une politique impressionnante de construction de logements publics. À Zurich, les autorités à majorité socialiste promeuvent une autre méthode qui passe par la fusion de la ville avec les communes environnantes pour intégrer à Zurich certaines communes plus riches et permettre ainsi une répartition fiscale plus équitable. Toutefois les deux communes les plus aisées, Kilchberg et Zollikon, parviennent à y échapper.
Aujourd’hui, les autorités des grandes villes suisses à majorité de gauche sont confrontées à un dilemme : elles doivent d’une part conjuguer avec des pressions liées à une compétition économique accrue entre les centres urbains et, d’autre part, mettre en œuvre des politiques sociales afin de contrebalancer en partie les inégalités liées au processus de néolibéralisation des villes qui a cours depuis les années 80. C’est ainsi qu’une peut observer le développement d’une logique de compétition qui n’était pas présente dans les années 30 (politique d’attractivité déjà mentionnée plus haut).
La recette de succès actuel des majorités de gauche réside dans le fait qu’elles parviennent à réunir une majorité politique en mettant de leur côté les classes moyennes salariées à travers des aménagement urbains permettant un cadre de vie attrayant, ou des politiques sociales fortes, par exemple par le biais de l’accueil de jour des enfants ou le soutien aux coopératives de logement, tout en restant dans une certaine mesure accommodante avec les milieux économiques. Si ces majorités décident d’être plus offensives vis-à-vis des milieux économiques, cette recette du succès pourrait devenir instable. Je ne vais cependant pas m’aventurer à dire si cela serait une bonne ou une mauvaise chose.
Propos recueillis par Bertil Munk
À lire:
Baptiste Antoniazza, De l’opposition au pouvoir. La gauche et ses élus dans les grandes villes suisses (1910-2020). Éditions Alphil, 2026. 444 pages. PDF en accès libre
