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La Chine et l’Europe

On peut difficilement imaginer publication plus opportune, au moment où les rapports entre la Chine et l’Europe sont partout interrogés. Non que le petit livre de Jean-François Billeter soit en quelque manière lié à la pandémie qui a éclaté en Chine avant de se propager à l’Europe, mais parce qu’il permet d’une certaine manière d’éclairer certains des aspects de la situation actuelle. Billeter est un sinologue suisse, auteur d’un grand nombre d’ouvrages très savants sur l’histoire et la pensée chinoises, et qui a par ailleurs écrit deux témoignages bouleversants en hommage à sa femme, brutalement disparue en 2012. Nous avions parlé du premier, Une rencontre à Pékin (Paris, Allia, 2017), dans Pages de gauche n° 165. Le second est quant à lui un journal très émouvant des quatre ans qui ont suivi le décès de sa femme (1). 

Pourquoi l’Europe est une brève comparaison entre deux traditions politiques que tout oppose, selon l’auteur, qui a décidé de prendre la plume car la faiblesse supposée de l’Europe et le retour d’une idéologie impériale en Chine l’inquiètent. Il est en réalité composé de deux parties disjointes, l’une consacrée à la Chine et l’autre au projet européen. Comme toujours chez Billeter, ses analyses de la Chine sont à la fois plus précises, mieux documentées et plus intéressantes que le reste. Il avait déjà énoncé quelques-unes de ses idées sur l’Europe dans son livre précédent, Demain l’Europe, paru l’an dernier, mais sa lecture s’en révélait assez décevante. Ici, quelques indications générales sur la nécessité de fonder un nouveau projet européen reposant sur des sujets égaux, sont intégrées à une réflexion d’ensemble très contestable portant sur une sorte de pemanence civilisationnelle européenne reposant sur la liberté et la rationalité.

Ce sont donc les passages sur la Chine qui semblent les plus intéressants, même s’ils pêchent également par endroits par une trop grande uniformisation de son histoire et de son présent. Il faut avoir lu d’autres livres de Billeter lui-même pour savoir qu’il n’a pas de ce pays cette vision unique homogène et globalisante, mais qu’il a toujours été attentif à ce qui a subverti la tradition dominante de la pensée chinoise et des pratiques de pouvoir qu’elle a justifiées (2). La crainte de Jean François Billeter depuis quelques années, singulièrement renforcée depuis la prise de pouvoir de Xi Jinping, c’est une alliance nouvelle entre le pouvoir absolu du Parti communiste et la tradition impériale de la Chine. Xi Jinping vise selon lui à rien moins que de ressusciter l’ancien empire, dans toutes ses dimensions.

Dans une section tout à fait fascinante de son livre, Billeter décrit ce qui selon lui constitue l’idéal-type de la pratique du pouvoir en Chine, en faisant remonter cette dernière à l’Antiquité. Il en isole huit composantes. La première est « la division de la société en deux sphères, l’une dominante, l’autre dominée » (25), l’une strictement hiérarchisée et l’autre intégralement soumise à la première. Le souverain doit quant à lui veiller à maintenir ces deux aspects en même temps, la hiérarchie de la sphère dominante et son empire total sur la sphère dominée. Deuxième composante : un principe monarchique qui veut que tout collectif soit toujours gouverné par une seule personne, que ce soit le père dans la famille ou l’empereur dans le pays. Il ajoute aussi que l’élément premier n’est pas l’individu, mais le rapport hiérarchique entre deux individus, le portant donc à conclure que « l’inégalité est la norme, l’égalité n’est pas pensable » (27). La troisième composante veut que le pouvoir chinois n’ait pas de limite dans l’espace ou dans le temps, qu’il doive nécessairement s’étendre à toute la terre connue et se penser comme éternel. Quatrièmement, malgré cette extension territoriale, l’empire chinois s’est toujours pensé comme un monde parfaitement clos, replié sur lui-même, qu’il s’agissait d’abord de mettre en ordre. Cette dimension conduit à une cinquième, qui repose sur l’autochtonie, c’est-à-dire sur le rapport indissoluble entre le modèle de civilisation qui se développe en Chine et la terre chinoise. La sixième composante mise en relief par Jean François Billeter est l’importance décisive des victoires militaires pour asseoir le pouvoir dans l’histoire chinoise. Même durant les périodes de paix, la violence est gardée « en réserve » (36) écrit-il ainsi, contre les ennemis extérieurs, et bien plus encore contre les troubles du dedans. Septièmement, il voit en Chine s’établir une conception essentiellement stratégique du pouvoir, lequel est pensé comme une capacité d’initiative visant à dominer des adversaires, et non une ressources à partager collectivement entre égaux. Cela le conduit à la huitième et dernière composante, liée à la précédente, qui veut que ce pouvoir soit nécessairement indivisible (il n’existe pas d’idée de séparation des pouvoirs ou de contre-pouvoirs dans la tradition chinoise).

Jean François Billeter dit bien qu’il s’agit là d’une approche schématique, qui ne décrit pas directement une réalité passée ou présente, mais permet de l’interpréter et doit servir de « verre grossissant » lorsqu’on s’y intéresse (41). Ce qui le frappe aujourd’hui, c’est le retour de ce type idéal de pouvoir chinois sous Xi Jinping, et son affirmation impériale, cette fois-ci à un niveau mondial. L’implantation des instituts Confucius, masques souriants des activités de propagande les plus grossières du régime chinois, ouverts aux quatre coins du monde (y compris à Genève où ses activités le ridiculisent chaque jour davantage), le soutien apporté aux forces antidémocratiques partout dans le monde, et singulièrement en Europe, la mise en place d’une présidence impériale en Chine même, tout ceci témoigne en effet d’un inquiétant retour.

Si Jean François Billeter souhaite que l’Europe résiste à cette évolution, il mentionne également – quoique trop succinctement ici – celles et ceux qui s’y opposent à l’intérieur de la Chine ou à ses confins, comme Hong Kong ou Taïwan. Il existe aussi une tradition démocratique et républicaine en Chine, au moins depuis la chute de la dernière dynastie en 1911, qui s’était notamment réactivée en 1989 lors de la révolte de Tienanmen. Aujourd’hui, le pouvoir chinois présente systématiquement les mouvements revendiquant davantage de liberté comme issus de pernicieuses influences occidentales, fondamentalement incompatibles avec une tradition chinoise millénaire qui aurait démontré sa puissance et son efficacité. Si, par tradition chinoise, l’on entend quelque chose qui s’approche du type idéal décrit par Billeter, l’incompatibilité est en effet indiscutable, mais ce serait supposer que la Chine ne peut se transformer. Or son histoire récente montre au contraire que des bouleversements très profonds sont en train de se produire en Chine, qui pourraient d’ailleurs être accélérés par la crise provoquée par la pandémie de Covid19 et l’impéritie de sa gestion sur place (rappelant les errements du pouvoir russe après la catastrophe de Tchernobyl, et pour les mêmes raisons profondes : administration par la terreur, censure de l’information à tous les niveaux, corruption et incompétence).

Si le petit ouvrage de Jean François Billeter sonne comme une alarme contre les menées du pouvoir chinois à l’extérieur, il doit aussi nous porter à soutenir les forces qui le contestent sur place, et à ne pas se laisser prendre par l’insupportable discours consistant à chanter la coexistence pacifique entre les principes libéraux et démocratiques de l’Occident et la sorte de sagesse vaguement confucéenne de la Chine (qui n’est en réalité qu’un pratique du pouvoir impériale, violente et autocratique qui n’a strictement rien à voir avec Confucius, comme Jean François Billeter le rappelle bien dans son livre). Ces deux conceptions du pouvoir et de la politique s’opposent frontalement, non seulement au niveau théorique, mais aussi, nécessairement, dans la réalité. C’est le mérite de ce livre que de le rappeler avec toute la clarté requise.

Antoine Chollet

À lire: Jean François Billeter, Pourquoi l’Europe, réflexions d’un sinologue, Paris, Allia, 2020.

(1) Jean François Billeter, Une autre Aurélia, Paris, Allia, 2017.
(2) On lira notamment à ce propos ses Notes sur Tchouang-Tseu et la philosophie, Paris, Allia, 2010.

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