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DICK HOWARD: Un regard sur les États-Unis

À l’occasion de la parution de son dernier livre, Les ombres de l’Amérique, de Kennedy à Trump, nous nous sommes entretenus avec Dick Howard, participant aux aventures de la gauche américaine démocratique et non communiste (New Left) depuis les années 1960 et auteur de nombreux livres sur la pensée politique et l’actualité américaine.

Après le 6 novembre, comment interpréter ces résultats des élections de mi-mandat?

Je mettrais l’accent sur trois éléments. Le premier, c’est bien sûr que le Parti démocrate a repris le contrôle de la Chambre des Représentants, et qu’il n’a pu le faire qu’en reconquérant un électorat qui avait voté Trump il y a deux ans. Je songe en particulier au Wisconsin et à la Pennsylvanie, et plus largement aux banlieuesdes grandes villes.

Le deuxième, c’est une décision de la Cour suprême de la Pennsylvanie, justement, qui a reconnu que le charcutage des circonscriptions (ce que l’on appelle aux États-Unis le gerrymandering) avait injustement favorisé les Républicains. Suite au rétablissement d’une carte électorale plus raisonnable, les Démocrates ont gagné quatre sièges (sur 18) lors des dernières élections.

Enfin, troisième point, nous avons assisté à la poursuite d’une politique systématique visant à exclure certaines populations de la participation électorale. On l’a vu en Géorgie par exemple, où le responsable des affaires électorales, par ailleurs candidat républicain au poste de gouverneur, a changé les critères d’éligibilité de telle manière à pénaliser l’électorat des quartiers les plus pauvres, souvent à majorité non blanche.

Comment analyser l’émergence et la victoire de Donald Trump en 2016?

Lors de la présidentielle 2016, l’électorat américain a dû choisir entre deux figures antipolitiques: Hillary Clinton d’un côté, qui représentait la technocratie et un projet politique sans récit mobilisateur, et de l’autre Donald Trump et sa démagogie à résonances nihilistes.

Lors de la soirée électorale, alors que tous les sondages donnaient à croire  que Clinton allait gagner, je craignais surtout des débordements des trumpistes, à qui leur idole avait répété durant toute la campagne qu’il y avait un complot contre eux et que l’élection leur serait volée. Ce qui s’est passé, comme nous le savons, c’est que Trump, bien qu’il ait rassemblé moins de voix que Clinton, a été élu, montrant donc l’inanité de sa vision paranoïaque du système politique.

L’élection de Trump et sa rhétorique incendiaire ont ensuite créé les conditions pour l’apparition d’événements tels que ceux de Charlottesville à l’été 2017. Ceux-ci montrent que quelque chose d’inquiétant est en train de se passer aux États-Unis, avec la manifestation d’un pouvoir blanc renforcé. On pouvait y voir des pancartes annonçant: «Jews shall not replace us», mélange entre l’idéologie raciste du «grand remplacement», que l’on connaît aussi en Europe, et l’antisémitisme traditionnel de l’extrême droite, les deux étant évidemment indissociables.

Ces événements trouvent leurs origines bien avant la victoire de Trump. Dans mon livre, je les fais remonter à l’élection de Ronald Reagan en 1980, qui avait mobilisé le ressentiment de la classe ouvrière blanche, lequel prend plusieurs formes. C’est un mélange d’anti-élitisme, d’anti-intellectualisme et d’anti-urbanisme tout à fait caractéristique. Ce ressort a ensuite été utilisé par Newt Gingrich après la victoire des Républicains aux élections de 1994, devenant un catalyseur du racisme. Pour moi, c’est la clef du phénomène Trump.

Les institutions américaines vont-elles tenir?

Dans mon livre, j’examine trois courants de la pensée politique américaine de l’après-guerre qui ont été immensément influents: le consensus libéral, l’influence de John Rawls et de la pensée contractualiste, et les néo-conservateurs. Par rapport à ces trois courants, il faut bien admettre que les «Pères fondateurs» de la constitution américaine (Madison et Hamilton, pour l’essentiel) avaient une certaine sagesse! Car nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation où nous devons espérer que des institutions inventées il y a 250 ans parviennent à éviter que les États-Unis ne se transforment en un régime autoritaire.

Parmi ces institutions figure le système des checks and balances (freins et contrepoids). Avec le résultat des dernières élections, la Chambre des Représentants va imposer des freins, mais on ne voit pas bien quels seront les contrepoids au pouvoir des Républicains, occupant la Maison Blanche et disposant de majorités au Sénat comme à la Cour Suprême.

J’ajoute tout de même que le système des «grands électeurs» pour la présidentielle met à l’inverse un peu en doute la sagesse des «Pères fondateurs».

Que va-t-il se passer jusqu’aux prochaines élections présidentielles en 2020?

Ce qu’il ne faut surtout pas faire, c’est donner l’impression de se rassembler en meute contre Trump, en cherchant à obtenir sa destitution (impeachment) par exemple. Il faut, en d’autres termes, éviter l’erreur qu’ont commise les Démocrates lors de la nomination de Brett Kavanaugh à la Cour Suprême.

Il faudra compter sur Nancy Pelosi, probable future présidente de la Chambre (speaker), qui est une politicienne très habile. On oublie souvent qu’elle est parvenue à faire passer la réforme de l’assurance maladie de Obama à trois voix près, en s’appliquant à gérer sa majorité sans la brimer.

L’année prochaine sera réédité votre livre de 1977, The Marxian Legacy. Quel est le contexte de cette réédition?

Commençons par contextualiser un peu l’histoire de ce livre. Entre 1966 et 1968, j’étais étudiant à Paris. Pendant cette période, j’ai rencontré des dissidents tchèques à Prague, rendant toutes naturelles les positions antitotalitaires que je n’ai par la suite jamais abandonnées. À mon retour au Texas, j’ai édité des écrits de Rosa Luxemburg, avec le projet de présenter aux militant·e·s la figure d’un Marx non léniniste, si l’on veut.

Dans un livre publié en 1972, The Unknown Dimension, je voulais consacrer un chapitre à Socialisme ou Barbarie, la revue fondée par Castoriadis et Lefort à la fin des années 1940. Dans ce contexte, j’avais pu les rencontrer tous les deux au début des années 1970 et je leur ai consacré ce qui constitue l’une de toutes premières analyses sur leurs œuvres respectives, dans deux chapitres de The Marxian Legacy, dont la première édition a été publiée en 1977.

L’esprit du livre peut être rapproché d’une phrase de Lénine, à savoir qu’il ne peut y avoir de bonne politique sans une bonne théorie. Je voulais donc donner à une nouvelle gauche militante des outils théoriques critiques, en revenant à Rosa Luxemburg et à Ernst Bloch, puis en passant par Ma Horkheimer, Jürgen Habermas et Jean-Paul Sartre, pour finir par Maurice Merleau-Ponty, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis.

Les années 1970 voient la disparition progressive des mouvements sociaux et politiques les plus actifs aux États-Unis, après la fin de la guerre du Vietnam. Mon livre arrive ainsi un peu en décalage, alors que les mouvements auxquels il s’adressait étaient en reflux.

À la recherche d’une autre vision du politique, je me suis intéressé à la révolution américaine. Entre la philosophie politique et l’histoire, mon cœur a toujours balancé, et je crois très profondément maintenant que nous devons nous efforcer d’être «bicéphales»! Pendant longtemps, j’avais pensé que la pensée politique américaine du XVIIIe siècle était insuffisante, et j’étais venu à Paris avec l’exemple des révolutions françaises (1789, 1793, 1830, 1848, etc.), qui me paraissaient beaucoup plus intéressantes pour une pensée radicale. Dès 1975, j’ai commencé à questionner cette opposition et ai repris l’étude des textes fondateurs qui permettent de comprendre les trois décennies révolutionnaires américaines (pour simplifier: du Boston Tea Party de 1773 à l’arrêt Marbury vs Madison de 1803).

J’ai donc étudié la pensée politique américaine à l’aide de la notion de «lieu vide du pouvoir», théorisée par Claude Lefort. Cela m’a conduit à mettre en regard l’idée d’une république démocratique, que je vois à l’œuvre en France, et celle d’une démocratie républicaine, dont les États-Unis sont un exemple. Il s’agit pour moi d’un régime dans lequel il est possible (sans que cela soit jamais absolument assuré) de maintenir un espace démocratique.

La deuxième édition de The Marxian Legacy paraît en 1988 au moment de la naissance des «nouveaux mouvements sociaux» en occident, et de la «société civile» à l’Est. J’y avais ajouté 120 pages de postface, avec notamment une analyse des écrits d’André Gorz. Si j’ai décidé d’en faire une troisième édition, c’est que l’on assiste aujourd’hui à quelque chose qui bouge, mais qui a encore besoin d’une articulation. J’ai l’espoir que les auteurs dont je parle et les questions qu’ils et elles se sont posés puissent être autant de ressources pour l’action politique contemporaine. L’écart entre cet espoir et la réalité de la politique américaine est toutefois important, il serait déraisonnable de le nier.

Propos recueillis par Antoine Chollet

(20 novembre 2018)

À lire:

– Dick Howard, Les ombres de l’Amérique, de Kennedy à Trump, Paris, François Bourin, 2018.

– Dick Howard, The Marxian Legacy, 3e édition, New York et Londres, Palgrave-Macmillan, 2019 [en anglais].

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