1

Baldwin dramaturge

Antoine Chollet •

S’il est un auteur dont les écrits, plus de trente ans après sa mort, sont toujours d’une actualité brûlante, c’est le romancier et militant des droits civiques américain James Baldwin. La lecture de ses descriptions du Harlem des années 1940 reste saisissante par les résonances qu’elles offrent avec la situation actuelle des Noir·e·s aux États- Unis. Il est toujours aussi dangereux pour un homme noir de se promener sur le trottoir d’une ville américaine aujourd’hui qu’il y a cinquante ans, comme le décès de George Floyd l’a encore tragiquement montré cette année.

Des premiers essais des années 1940 aux tout derniers textes écrits juste avant son décès en 1987, l’acuité du regard de Baldwin, la finesse de ses analyses et, en même temps, la radicalité de son propos et de sa dénonciation du racisme et des inégalités irriguent toute son œuvre. Pour celles et ceux qui ne l’ont pas encore fait, il faut absolument le lire. Et pour les autres, il faut se réjouir de la republication de certains de ses textes et de la parution de nouvelles traductions.

Le théâtre chez Baldwin

La collection Zones des éditions La Découverte vient de traduire le dernier texte littéraire de Baldwin qui ne l’avait pas encore été (mais nul besoin de désespérer, il reste encore quantité d’essais à traduire en français…). Il s’agit de l’une de ses deux pièces de théâtre, Blues pour l’homme blanc (l’autre étant Le coin des Amens, traduite quant à elle par Marguerite Yourcenar au début des années 1980). Cette pièce, écrite en 1964, prend son argument dans un événement important de l’histoire du combat pour les droits civiques aux États-Unis, à savoir l’assassinat en 1955 d’un adolescent noir, Emmett Till, par deux Blancs, suivi de leur acquittement. L’année suivante, les deux meurtriers avaient avoué l’assassinat dans les colonnes d’un journal, redoublant l’ignominie de l’acte par la vantardise d’en avoir été les responsables et de s’en tirer sans encombre.

La pièce est dédiée à Medgar Evers, le militant des droits civiques du Mississippi et ami très cher de Baldwin, assassiné en 1963 par un membre du Ku Klux Klan. Baldwin y explique qu’il a cherché à comprendre ce que le racisme et la doctrine suprémaciste blanche avaient produit chez le meurtrier. Lorsqu’il admet, tout à la fin de la pièce, qu’il a été «obligé de tuer» ce Noir qui s’adressait à lui comme s’il était blanc, Baldwin montre la propension à l’inhumanité que le racisme provoque chez les dépositaires de l’ordre racial.

Les deux peuples

Lointaine réminiscence des tragédies athéniennes, deux chœurs s’expriment dans Blues pour l’homme blanc : la ville noire et la ville blanche. Incarnation des deux peuples qui composent encore l’Amérique pour Baldwin et qui, un jour, peut-être, n’en formeront heureusement plus qu’un seul. La situation en 1964 reste cependant celle d’une Amérique profondément ségréguée, où ces deux communautés semblent durablement irréconciliables.

Si Baldwin est incontestablement l’un des romanciers les plus importants du XXe siècle, il reste à découvrir, en particulier pour les lectrices·eurs francophones, le dramaturge qu’il a aussi été. Cette traduction de Blues pour l’homme blanc en constitue la meilleure occasion.

Les enfants morts d’Atlanta

Après la réédition d’Un autre pays et la nouvelle traduction des Chroniques d’un enfant du pays en 2019, cette année 2020 est à nouveau riche en rééditions de textes de Baldwin. Les éditions Stock ont republié, dans une traduction révisée, Meurtres à Atlanta, un texte paru pour la première fois en 1985. Ce petit livre est issu d’une commande de la revue Playboy suite à une série de meurtres de 22 enfants noirs à Atlanta, et du procès d’un coupable présumé qui s’était avéré être noir. La première version du texte était parue dans la revue en 1981, mais Baldwin en a réalisé une version étendue destinée à être publiée sous forme de livre. Baldwin parle des événements et du procès, mais il offre en même temps une réflexion beaucoup plus générale, non seulement sur le racisme aux États-Unis au début des années 1980, mais aussi sur ses propres expériences passées, mêlant ainsi, comme dans de nombreux autres de ses textes, son autobiographie et l’histoire raciale du pays.On peut rappeler enfin que Meurtres à Atlanta est, avec un recueil d’essais (The Price of the Ticket), le dernier livre publié par Baldwin de son vivant, ce qui lui donne un relief particulier.

À lire :

Cet article a été publié dans Pages de gauche n° 177 (automne 2020).

Soutenez le journal, abonnez-vous à Pages de gauche !

webmaster@pagesdegauche.ch

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

*