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Sur Michéa

Discussion autour du nouveau livre de Jean-Claude Michéa, entre Antoine Chollet (AC) et Gabriel Sidler (GS). Propos recueillis par Romain Felli (RF).

AC : Chez Michéa on note d’abord une critique du Progrès comme idée directrice de la gauche. Comme Marx et Engels dans le Manifeste communiste, Michéa reconnaît au capitalisme un aspect révolutionnaire, mais il le critique précisément pour cette raison. En « vaporisant tout ce qui est solide », celui mettrait en péril un certain « socle anthropologique ». Michéa ajoute même que toute gauche qui se reconnaît dans le Progrès n’est qu’une forme de soutien au capitalisme.

Cette position politique est très problématique, premièrement parce que Michéa ignore ainsi les critiques de gauche du progrès (à part celle d’Orwell). Il ne dit mot d’auteurs aussi importants que Walter Benjamin ou William Morris, par exemple. Deuxièmement, la critique du progrès faite par Michéa n’est pas une critique de gauche : elle est fondamentalement conservatrice car elle s’appuie sur le morale ou la famille.

Autrement dit, contrairement à ce qu’essaie de faire croire Michéa, il n’y a pas qu’une opposition entre une droite libérale et une gauche libérale toutes deux aveuglées par le Progrès, il y a aussi une tradition de gauche qui s’oppose à un progressisme stupide sans pour autant utiliser des arguments conservateurs.

GS : Ce que vient de dire Antoine correspond assez justement à ce que dénonce Michéa. En cadrant le débat autour d’une opposition entre progressisme et conservatisme, on ne comprend rien. En fait, à gauche, qualifier une position de « conservatrice » suffit à clore le débat. Le vrai problème soulevé par Michéa est celui du libéralisme.

On entend souvent parler d’une opposition entre un libéralisme économique (libre marché, libre échange) qui serait l’apanage de la droite, et un libéralisme « culturel » (valeurs d’ouverture, tolérance, etc.) qui serait défendu par la gauche. Mais d’après Michéa cette distinction est illusoire car derrière ces deux variantes du libéralisme se trouve exactement la même chose : l’individualisme libéral.

C’est cette vision individualiste de l’être humain, défendue tant par la gauche que par la droite, que combat Michéa. Pour lui, l’être humain est d’abord un être encastré dans une société, dans une tradition, etc., il est un « animal politique » pour le dire comme Aristote. La liberté abstraite et individuelle de choisir son appartenance, centrale chez les libéraux, correspond en fait à l’idéal du self-made-man absolument indépendant de ses semblables. Hannah Arendt, que Michéa ne cite pas, pense dans les mêmes termes, quand elle dénonce le fait que « les hommes n’ont plus en commun que leurs intérêts particuliers ».

Si nous revenons aux origines du mouvement socialiste, au XIXème siècle, il est très clair que les révoltes socialistes sont fondées sur des valeurs communautaires, ce sont des révoltes morales contre la destruction des modes de vie populaires par le capitalisme. C’est l’intervention du marxisme qui détourne ces valeurs du socialisme originel vers le « progressisme » capitaliste.

AC : Mais au sein de la tradition socialiste, il n’y a pas que Marx qui défende l’individualisme ! Si on lit Rosa Luxembourg, ou les textes de Socialisme ou Barbarie, le développement de l’individualisme est clairement une valeur centrale du socialisme. De même, leur critique du « Progrès » est parfaitement compatible avec un haut niveau de développement technologique, pour autant qu’il ait été démocratiquement décidé. C’est une société d’individus, mais une société complexe. A l’inverse le modèle communautaire suppose une très forte coercition sociale, des normes, des traditions, la surveillance mutuelle du groupe, de la famille, etc.

En fait, le vrai problème avec Michéa, est cette idée que la lutte contre le capitalisme doit passer par le retour à des formes pré-capitalistes de société : la famille, les communautés traditionnelles, etc. Mais ces institutions pré-capitalistes sont elles aussi coercitives et contraire à l’émancipation humaine. Toute institution non capitaliste, n’est pas nécessairement bonne !

GS : Il ne s’agit pas de chanter les louanges des sociétés traditionnelles en bloc, mais juste de ne pas les diaboliser en tant que telles, en allant voir un peu ce qu’en disent les anthropologues, Clastres ou Sahlins par exemple.

D’autre part, Michéa refuse de partir de la définition du socialisme comme abstraction universitaire, combattant comme Orwell ceux pour qui la révolution est « un ensemble de réforme que nous, les gens intelligents, allons imposer aux basses classes ».

La notion de « socle anthropologique » désigne simplement des valeurs de common decency qui sont partagées dans la population, parmi les gens ordinaires, et que Michéa ramène aux pratiques traditionnelles du don/contre-don analysée par l’anthropologue Marcel Mauss, qui était d’ailleurs également militant socialiste. L’idée est qu’il existe un clivage entre les valeurs abstraites du socialisme des élites et une vision plus populaire et incarnée du socialisme qui repose sur ces valeurs traditionnelles de « décence commune », qui seules peuvent constituer la base psychologique des dispositions à l’entraide et à la solidarité qu’il s’agira ensuite d’universaliser.

AC : Posons la question différemment : qui est l’adversaire pour Michéa ? A le lire, la gauche progressiste en France, ce serait l’émission de télévision le « Grand Journal » de Canal+, et les éditoriaux de Libération. Peut-être qu’une partie de la gauche libérale se reconnaît dans ces deux médias, mais en faire la « gauche » dans son ensemble est insensé. Michéa se donne de faux adversaires qui ne représentent en rien la pensée de gauche actuelle, et qu’une position socialiste tout à fait classique permet d’attaquer sans aucun problème.

GS : C’est un autre problème, car d’après Michéa le terme de « gauche » lui-même ne signifie pas une opposition au capitalisme. Il rappelle qu’au XIXe siècle, l’espace politique était divisé en trois : face à la droite d’Ancien régime et à la gauche se définissant comme le « parti du mouvement », il y avait le camp socialiste, opposé tant à la droite réactionnaire qu’à la gauche libérale et progressiste.

Si l’on se réfère à cette terminologie-là, il n’y a aujourd’hui au pouvoir qu’une alternance unique entre deux faction de la gauche : dans les faits, on se bat plus contre des royalistes ou des curés, et tout le monde chante les vertus du Progrès et de la Croissance. Malgré les apparences du choix électoral, il y a un large accord de la droite et de la gauche autour des valeurs progressistes du libéralisme.

Pour Michéa, il faut en conséquence abandonner cette notion de « gauche », qui de plus est dans l’esprit des gens associée à des personnes comme Cahuzac ou DSK.

AC : Michéa attaque donc également la tradition social-démocrate elle-même. C’est une critique de la stratégie même d’intégration des institutions parlementaires « bourgeoises ». Mais se détacher de cette tradition démocratique a des conséquences politiques importantes !

GS : En effet Michéa se rattache en partie à la tradition anarchiste, mais son problème n’est pas de se situer dans une « case » politique, ou de savoir si ce qu’il dit est « politiquement utile » : pour Orwell, ce type de questionnement ferait déjà de son auteur un « intellectuel totalitaire », enclin à dire une vérité uniquement si elle sert son parti.

La question que se pose Michéa est différente : pourquoi le discours anticapitaliste n’arrive-t-il pas à convaincre les gens ordinaires, alors que tout devrait les y mener ? La gauche libérale ayant fait alliance avec la droite libérale, il n’y a plus de discours alternatif, dans lequel les classes populaires pourraient se reconnaître.

AC : George Orwell aussi rappelle que le socialisme est quelque chose de très simple : c’est la justice, la liberté et de ne pas tolérer le monde tel qu’il est. D’après Orwell, les intellectuels plaquent sur ces principes très simples des théories qui deviennent incompréhensibles pour la plupart des gens. Orwell nous demande de revenir à ce qu’il nomme la « décence ordinaire », qui signifie précisément de ne pas tolérer l’intolérable, de comprendre qu’il y a des choses « qui ne se font pas ».

GS : Cette idée de « décence ordinaire » est justement reprise par Michéa pour critiquer la gauche actuelle.

AC : On peut donner une définition assez traditionnaliste de la « décence ordinaire », consistant à dire qu’il y a des pratiques partagées par tout le monde et qu’il faut respecter, qui permet en effet de critiquer toutes les formes d’individualisme. Bien qu’Orwell ne soit pas toujours très clair sur ce qu’il entend par « décence ordinaire », cela me semble être une lecture tendancieuse de ses textes. Je pense à l’inverse qu’elle vise surtout à attaquer les puissant·e·s qui font aux gens « ce qui ne se fait pas », et non à des minorités qui exprimeraient des idées hétérodoxes. Non pas hymne à la normalité, mais critique du caractère scandaleux du système.

GS : A l’origine, le mot « socialisme » a été crée comme vocable à opposer à celui d’ « individualisme ». Pour Michéa, le langage que nous devons utiliser pour nous reconnecter avec les classes populaires ne peut donc plus être celui du libéralisme et au contraire il faut revaloriser les liens, le monde commun, les attachements communautaires. Il s’agit de revendiquer un socialisme décent et fondé sur une révolte morale, au sens du XIXème siècle : celui de Pierre Leroux, Victor Considerant, Fourrier, voire plus tard Marcel Mauss.

La gauche actuelle oublie ses bases « classistes », oublie son objectif d’une société sans classes ! Du coup les gens ordinaires se tournent vers les seuls partis qui semblent offrir une critique radicale de la modernité capitaliste comme le FN en France.

AC : Mais toute la critique de la modernité capitaliste peut être faite – et a déjà été faite, notamment par un socialiste comme André Gorz –  sans devoir sombrer dans une vision réactionnaire de la société. A sa critique légitime de la modernité, Michéa ajoute des éléments politiquement inquiétants. Je pense que plutôt que Michéa, il vaut mieux aller lire les auteur·e·s qui s’inscrivent dans la tradition socialiste et démocratique. Rosa Luxembourg, George Orwell, André Gorz voilà des écrivain·ne·s accessibles et solides politiquement.

GS : Malgré tout, le culte du Progrès reste si fortement ancré aujourd’hui que je trouve les pamphlets de Michéa particulièrement salubres. Il vaut mieux s’inspirer du socialisme des origines plutôt que de perpétuer une fuite en avant individualiste et marchande.

 

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