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RBI : quelques éléments d’orientation

Les débats en vue du référendum du 5 juin sur le revenu de base inconditionnel (RBI) offrent décidément un curieux spectacle, qui donne un peu l’impression d’une cacophonie généralisée. On y voit la droite qui utilise des arguments de gauche contre le projet et vice versa, alors qu’une partie (très minoritaire) de la droite et qu’une partie (plus significative) de la gauche le soutiennent, cette dernière en usant parfois d’arguments de droite. Pourtant, par-delà cette agitation, le vote sur le RBI repose enfin quelques questions fondamentales et force à se situer par rapport à elles : qu’est-ce que le travail ? d’où vient la richesse ? qu’est-ce que le capitalisme ? comment en sort-on, si tant est qu’on juge cet objectif souhaitable ?

 

Une trahison de l’histoire du mouvement ouvrier ?

Il faut admettre que le RBI, sous quelque forme que ce soit, ne fait pas partie des revendications historiques du mouvement ouvrier et syndical, ou même de la gauche conçue en son sens le plus général, même si des figures comme Thomas Paine, Bertrand Russell ou Oskar Lange s’en sont fait les avocats sous une forme ou une autre depuis la fin du XVIIIe siècle[1]. Rappelons toutefois qu’il en est de même pour les retraites par capitalisation (le 2e pilier en Suisse), l’assurance-chômage étatique, la sécurité sociale bismarkienne, les allocations familiales ou les jardins ouvriers, pour ne prendre que quelques exemples. Et malgré cette origine étrangère à leurs revendications, toutes ces réformes sont aujourd’hui défendues par la gauche et les syndicats, certes en se bouchant parfois un peu le nez (dans le cas du 2e pilier notamment), parce qu’elles ont contribué à améliorer les conditions de vie de sections importantes de la population.

Ce qu’il faut entendre en revanche, c’est que l’histoire du mouvement ouvrier nous indique d’autres voies pour atteindre certains des buts évoqués par les partisan·e·s du RBI. On a plusieurs fois et à raison évoqué la réduction du temps de travail, qui est une nécessité absolue, particulièrement en Suisse où la durée légale du travail est scandaleusement élevée (42 heures par semaine, avec un maximum de 50 heures prévu par la Loi sur le travail). Par ailleurs, il ne faut jamais oublier que ce sont les luttes syndicales qui ont permis de lutter sur les lieux de travail, et que les salarié·e·s ne gagneront jamais rien de tangible, collectivement, dans des « négociations privées » avec les patron·ne·s, même lorsque celles-ci se déroulent sans la crainte de mourir de faim.

Par rapport à ces deux objectifs, les partisan·e·s du RBI semblent plutôt attachés à la possibilité de travailler à temps partiel en bénéficiant du complément que représenterait le revenu de base, et l’on entend parfois dans leurs rangs quelques arguments antisyndicaux qui n’honorent pas celles et ceux qui les prononcent. Par-delà toutes les critiques légitimes sur l’organisation ou la sclérose des syndicats actuels, il ne faut jamais oublier que la critique des revendications collectives et organisées des salarié·e·s appartiendra toujours à la droite et à l’extrême droite, quoique pour des raisons différentes.

 

Réforme ou révolution ?

Pour représenter une véritable révolution, c’est-à-dire une sortie – même progressive – du mode de production capitaliste, le RBI devrait d’une part viser une redistribution radicale de la richesse produite par la société, ce qui impliquerait un montant nettement plus élevé que les 2’500 frs généralement articulés, et viser parallèlement une transformation de l’ensemble de l’économie, notamment par la suppression du profit privé. Là n’est pas l’objectif de la plupart de ses partisan·e·s, et l’on peut d’ailleurs très raisonnablement douter que le mécanisme du RBI puisse y contribuer.

Un RBI aux alentours de 2’500 frs par mois pourrait en revanche remplacer l’aide sociale, en sortant de sa logique inquisitoriale, et constituer un filet social sans trous, grâce à son inconditionnalité, situé approximativement au niveau du seuil de pauvreté. Qu’il soit distribué à tout le monde ou seulement à concurrence de son montant[2] n’y change rien sur ce plan-là. Nous parlons alors clairement d’une réforme de l’aide sociale en faveur des plus démuni·e·s. Comme les différents outils existant aujourd’hui, celle-ci ne transformerait nullement le système économique (et lui permettrait même de se reproduire à moindre coût), mais de cela seul nous ne pouvons pour autant déduire qu’il doive être combattu, car cette critique frappe bien d’autres programmes sociaux.

 

Utopie ou réalisme ?

Nous devons laisser les sarcasmes envers les « utopies » aux idéologies conservatrices, qui, depuis la Révolution française, n’ont cessé d’attaquer l’invention de sociétés autres. Les utopies ne servent pas à décrire plus ou moins en détail comment notre société pourrait fonctionner – cela relève plutôt de la planification – mais à imaginer un tout autre social[3]. À cet égard, certains des discours en faveur du RBI font apparaître une véritable fibre utopique, notamment lorsqu’on parle de vie libérée du travail et des contraintes. La question n’est évidemment pas de savoir si cela est possible ou non (Fourier ne parlait-il pas des six lunes et des deux soleils de la société future ?[4]), mais de comprendre ce que ces rêves produisent dans notre état présent, et ce qu’ils disent de lui également.

Le RBI n’est pas qu’une utopie cependant. Il améliorerait très concrètement la vie de nombreuses personnes en Suisse, qu’on songe aux bénéficiaires de l’aide sociale et des petites retraites, aux étudiant·e·s, aux femmes sans emploi salarié, aux chômeur·euses en fin de droit, aux enfants, en bref aux personnes dont la situation économique – et souvent sociale – est la plus précaire dans notre société.

 

Libéralisme ou capitalisme ?

Les partisan·e·s du RBI se gardent toujours de poser une question économique, qui pourtant est cruciale : celle de la production. Qui produit quoi, quand et comment, et au profit de qui, sont des questions auxquelles on ne peut échapper. Aujourd’hui, les réponses à ces questions sont décidées par trois « entités » différentes : l’État (au travers des lois d’une part et du travail de l’ensemble de la fonction publique de l’autre), les détenteurs·trices de capital (par l’allocation qu’ils et elles décident d’en faire) et les individus (avec leur activité non salariée). L’introduction d’un RBI, surtout si son niveau excédait le minimum vital, modifierait la répartition de la production entre ces trois « entités », en augmentant substantiellement la troisième au détriment des deux premières, l’État y compris (ce qui n’est pas très souvent relevé, mais qui se concrétiserait par le remplacement de certaines assurances sociales). La nouvelle répartition dépendrait centralement du mode de financement du RBI, à propos duquel rien n’est fixé. Une augmentation très significative des cotisations patronales, de l’impôt sur les hauts revenus et sur les grandes fortunes, ou du bénéfice des entreprises permettrait de limiter le pouvoir des détenteurs·trices de capital au bénéfice des individus. Une augmentation comparable de la TVA serait une opération neutre (chez les moins riches, le RBI serait en grande partie absorbé par les dépenses de consommation), mais en revanche aucun des systèmes de financement ne renforcerait l’État dans sa capacité à décider de la production, et on peut même raisonnablement penser qu’ils l’affaibliraient plutôt, relativement tout du moins.

Face à la planification publique et à la quasi planification des détenteurs·trices de capital émergerait un secteur sans direction, où chacun·e déciderait quelle serait son activité, ou ce qu’il ou elle voudrait produire, qu’il s’agisse d’un jardin potager, d’un service de garde pour ses petits-enfants, de l’écriture d’un roman, de la résurrection du parti des automobilistes, de la création d’une start-up spécialisée dans la vidéo-surveillance ou de celle d’une milice d’auto-défense de son quartier. Pour être clair, le RBI permet le développement d’une société de petit·e·s entrepreneurs·euses étrangement semblable à l’image que la Suisse se fait parfois d’elle-même (quelque fausse que soit ladite image par ailleurs).

 

Travail et liberté

Parmi les questions les plus intéressantes que soulève le débat autour du RBI se trouve la définition du travail, et avec elle celle du « lieu » de la liberté. On a un peu abusé de l’étymologie du terme de travail, dont l’origine fait référence à un instrument de torture utilisé sous l’empire romain, sans s’apercevoir que ce que l’on nomme « travail » aujourd’hui renvoie davantage au vieux terme français « ouvrer » (d’où vient notamment « jours ouvrables »). Pour ce qui nous occupe ici, travailler peut signifier soit exercer une activité rémunérée (et dans ce cas ni l’esclave, ni la femme au foyer ne « travaillent »), soit exercer une activité pour quelqu’un d’autre (et dans ce cas certain·e·s le font contre rémunération et d’autres non). Aujourd’hui, une quantité très importante du travail nécessaire à la survie de chacun·e et de la société est effectuée sans aucune rémunération, qu’il s’agisse de l’élevage des enfants ou de tous les repas préparés dans un cercle privé. Et l’on rémunère à l’inverse quantité d’activités socialement totalement inutiles, voire nuisibles, des communiquant·e·s et spin doctors des responsables politiques aux concepteurs·trices de crèmes glacées pour chiens, lorsqu’on ne rémunère pas purement et simplement l’inactivité, comme c’est le cas de tous les capitalistes de la planète, qui encaissent la richesse produite par d’autres sans le moindre travail (dans tous les sens du terme).

L’important n’est cependant pas là, mais dans le lien entre travail et liberté. Il s’agit de se demander si d’une part le travail peut être un lieu d’expression et de développement de la liberté, et à la limite s’il n’est pas précisément le lieu principal d’exercice de celle-ci. Une longue tradition de la pensée socialiste s’inscrit dans cette voie, dont Bruno Trentin est peut-être l’un des meilleurs représentants, lui qui écrivait que « la question de la liberté dans le travail devient la question de la liberté tout court »[5]. L’idée développée par cette tradition est qu’il est impossible d’imaginer une société démocratique si le lieu du travail salarié et les conditions dans lesquelles il s’exerce ne sont pas eux-mêmes démocratisés. Plus radical que Trentin, Cornelius Castoriadis assurait quant à lui que la démocratie devait se concevoir à partir du lieu de travail, et non à ses côtés[6].

Par rapport à ces problèmes, le RBI tranche en diagonale, si l’on peut dire. D’une part il laisse aux capitalistes le soin d’organiser le travail salarié à peu près à leur guise (ou, au minimum, sans changer la régulation actuelle qui les avantage outrageusement), et d’autre part il couvre, par défaut puisqu’il est inconditionnel, les activités jusqu’ici non rémunérées.

 

Pour conclure

Les quelques éléments qui précèdent ont pour seule ambition d’insister sur les débats qui doivent intéresser la gauche au sujet du RBI. J’ajoute que ce sont des discussions centrales que nous devrions avoir en permanence, initiative sur le RBI ou non ! Nous pouvons en revanche laisser la peur de la fainéantise à la droite, qui n’exprime là que son rêve caché, puisque chacun·e de ses membres n’aspire en réalité qu’à cela, ou du moins (ils et elles ne brillent pas toujours par leur lucidité) se bat pour un système qui rémunère confortablement des individus qui en font travailler d’autres à leur place.

Antoine Chollet
Une version raccourcie de cet article est parue dans le numéro 23 de Moins! (http://www.achetezmoins.ch)

[1] Pour une histoire du revenu de base, cf. Yannick Vanderborght, Philippe Van Parijs, L’allocation universelle, Paris, La Découverte, 2005, pp. 12-25.

[2] Selon le modèle proposé par Alain Caillé, « Pour en finir dignement avec le XXe siècle, temps choisi et revenu de citoyenneté », La Revue du M.A.U.S.S. semestrielle, n° 7, 1996.

[3] Comme le dit Miguel Abensour dans ses nombreux textes consacrés à l’utopie. Cf. en particulier : Miguel Abensour, Utopiques II, l’homme est un animal utopique, Paris, Sens & Tonka, 2013.

[4] Charles Fourier, « Théorie des quatre mouvements et des destinées générales », Œuvres complètes, tome 1, Paris, Librairie de l’école sociétaire, 1841, pp. 73-74.

[5] Bruno Trentin, La cité du travail, Paris, Fayard, 2012, p. 404. On trouvera dans ce livre une critique appuyée des différentes formes de « revenu de citoyenneté » (pp. 420-421). On pourra également se reporter à Bruno Trentin, Le travail et la liberté, Paris, Éditions sociales, 2016.

[6] Voir en particulier « Le contenu du socialisme », Socialisme ou Barbarie, n° 22, 1957 (http://archivesautonomies.org/IMG/pdf/soub/SouB-n22.pdf).

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