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Neuchâtel: Référendum sur l’extension des horaires d’ouverture des commerces

Un débat nécessaire

Lundi 4 novembre, Pages de gauche organisait un débat sur l’extension des horaires d’ouverture des magasins dans le canton de Neuchâtel. Cette extension, qui figure dans une loi puisque c’est à ce niveau-là que les horaires des magasins doivent être fixés (c’est la Loi sur les heures d’ouverture des commerces, ou LHOCom), est liée à une convention collective de travail (CCT), la première de la branche dans le canton, signée par le syndicat Unia l’an passé. La seule question de l’extension des horaires est soumise au vote des citoyen·ne·s le 24 novembre, suite à l’aboutissement d’un référendum contre la nouvelle loi lancé par un collectif de vendeuses·eurs et soutenu par la Gauche anticapitaliste ainsi que le POP du Val-de-Travers. La CCT est quant à elle soutenue par l’ensemble des partis, de droite comme de gauche, et par les principaux syndicats, notamment Unia et le SSP. L’organisation de ce débat faisait suite à la série d’articles que notre journal a consacrés à la question (cf. n° 122, 125 et 126). Les réactions entendues à l’issue du de la soirée démontrent à notre sens que ce débat était utile, puisqu’il a permis d’une part de donner la parole à tout le monde, et d’autre part de clarifier certains des désaccords entre les partisan·e·s de la CCT négociée et ses opposant·e·s. Le référendum lancé pose des questions difficiles, qui opposent des conceptions différentes de l’activité syndicale et des priorités que l’on établit dans la lutte pour la défense des droits et des conditions de travail des salarié·e·s. D’un côté, les partisan·e·s de l’extension estiment que la conclusion d’une CCT permettra de renforcer le syndicat dans la branche. De l’autre, les référendaires estiment que la CCT conclue est insuffisante pour compenser l’extension des heures d’ouverture. La présence de plusieurs travailleuses·eurs directement concerné·e·s par l’extension des horaires d’ouverture et par la CCT qui lui est liée nous a également réjouis, tout comme la qualité des échanges entre les participant·e·s.

Représentant les intervenant·e·s favorables à la CCT, Catherine Laubscher (secrétaire régionale Unia), consciente d’une « pesée d’intérêts extrêmement difficile », a toutefois rappelé qu’il faut replacer le débat dans un cadre national. De nombreuses propositions ont en effet été déposées au niveau fédéral pour demander une extension unilatérale des horaires d’ouverture. La motion du Conseiller national tessinois Filippo Lombardi demande par exemple une ouverture uniformisée de 6h à 20h sur tout le territoire suisse (cf. Pages de gauche n° 127). Dans ces conditions, un éventuel refus des citoyen·ne·s neuchâtelois·es le 24 novembre risquerait d’être de toute manière suivi d’une extension plus large des horaires, qui se ferait alors sans CCT. Or cette CCT contient de nombreuses dispositions, notamment sur le salaire minimum, le travail du samedi et la durée maximale de travail par employé·e. Elle exclut également toute augmentation d’horaire dans les futures négociations.

Du côté des référendaires, leur porte-parole José Sanchez a attiré l’attention sur la dynamique politique générale derrière cette demande du patronat qui vise à déréglementer les horaires de travail, et sur la nécessité d’y résister. Le vote neuchâtelois donne une occasion de le faire. Il a souligné l’incohérence de se battre contre des extensions des horaires et pour un salaire minimum à 4000 francs au niveau national, tout en acceptant ces extensions et un salaire à 3460 francs au niveau cantonal. Il a ajouté que ce type d’incohérence nuisait aux syndicats et au mouvement ouvrier, qui se sont depuis toujours battus pour réduire les horaires et le temps de travail. Défendant le même point de vue, Janique Perrenoud, ancienne vendeuse et ancienne vice-présidente d’Unia Neuchâtel, a dénoncé le manque de représentativité des assemblées organisées par Unia dans la vente. Elles ont été peu suivies, ce qui montre bien qu’il n’y avait pas de force suffisante pour aller négocier une CCT. Elle a d’ailleurs cité une résolution du congrès de Lugano d’Unia qui enjoignait le syndicat à ne négocier de CCT qu’en situation de force, ce qui n’était manifestement pas le cas dans la situation neuchâteloise.

Sur ce point, David Taillard, secrétaire syndical Unia (responsable du secteur tertiaire), a indiqué que l’Assemblée des délégué·e·s d’Unia Neuchâtel, qui a avalisé la CCT neuchâteloise, est toujours compétente pour donner de nouveaux mots d’ordre, car elle peut tenir compte de circonstances particulières. Si la branche est peu mobilisée, c’est avant tout parce qu’elle est constituée d’un nombre élevé de personnes extrêmement précarisées, non syndiquées et dans un rapport de dépendance fort avec leur employeuse·eur. L’avancée obtenue par le syndicat sur plusieurs points grâce à cette CCT pourrait non seulement renforcer les salarié·e·s face à leur employeuse·eur, mais aussi leur faire prendre conscience de l’importance du syndicat. Cela permettrait ensuite, du moins c’est le pari d’Unia, de construire un rapport de force plus favorable dans la branche.

Ne remettant pas en cause le constat d’une branche peu syndiquée, les référendaires ont toutefois fait remarquer que la récolte extrêmement rapide de 7200 signatures pour le référendum démontrait bien qu’il était possible de mobiliser dans la branche. Ce mouvement et les personnes qui l’ont soutenu doivent constituer les premiers éléments d’un recrutement plus large afin de construire ce rapport de force plus favorable aux vendeuses·eurs. Ils estiment que le comité référendaire représente une force militante considérable et qu’Unia aurait dû saisir cette occasion. Ils déplorent de se retrouver dans cette situation absurde et triste, qui voit des organisations syndicales faire campagne contre des vendeuses·eurs.

La discussion a aussi porté sur la valeur de l’argent et du temps libre. Pour Janique Perrenoud, soutenue par certain·e·s des personnes venues assister au débat, ce dernier est plus important qu’une petite augmentation de salaire, sans compter que celle-ci peut faire franchir des seuils dans les paiements de subsides ou d’autres aides (les fameux « effets de seuil ») qui font que le revenu disponible à la fin du mois est finalement moins élevé après augmentation qu’avant. Le problème des salaires qui restent bas et qui, rappelons-le, concernent avant tout des femmes, ainsi que celui de l’extension des heures d’ouverture ont également provoqué une discussion sur les difficultés de conciliation entre la vie professionnelle et la vie privée. Celle-ci se révèlerait encore plus difficile en cas d’acceptation de la nouvelle loi le 24 novembre. Cette question a semblé faire consensus entre les différentes parties, notamment sur la question des horaires d’ouverture des crèches pour enfants, appelés à entrer dans un cercle vicieux à mesure que les horaires dans d’autres secteurs d’activité s’étendent.

Enfin, les référendaires ont souligné le paradoxe consistant à soutenir une CCT qui propose des salaires parfois nettement en dessous des 4000 frs minimum demandés par l’initiative lancée par l’USS et soutenue par Unia, déposée en janvier 2011 et sur laquelle les citoyen·ne·s suisses voteront l’année prochaine. Les tenant·e·s de la CCT ont répondu qu’au contraire, il n’y a aucune contradiction dans les démarches entreprises par le syndicat, dans la mesure où la CCT va dans la bonne direction puisqu’elle permet une augmentation, certes encore insuffisante, des salaires. De plus, ceux-ci seraient automatiquement revus à la hausse en cas de mise en place d’un salaire minimum plus élevé, au niveau cantonal ou fédéral[1].

L’organisation de ce débat montre bien l’importance d’avoir des espaces de discussion à gauche, et en particulier lorsqu’il s’agit d’y inclure les travailleuses·eurs directement concerné·e·s. C’est d’ailleurs cette conviction qui guide la rédaction de Pages de gauche depuis la création du journal en 2002. Nous n’avons jamais accepté cette idée selon laquelle les disputes doivent se régler « en famille », sans que personne n’en ait vent en dehors de cercles en définitive très restreints. Il nous semble bien au contraire que c’est précisément sur la place publique que les questions qui agitent la gauche doivent être débattues, parce que c’est là que se trouvent les personnes qui peuvent être sensibles à nos arguments, et non dans l’espace parfois confiné des organisations. Ces débats doivent se faire sans concession car ils concernent des problèmes politiques importants, mais avec respect puisque nous savons que nous devrons demain nous battre aux côtés de nos opposant·e·s d’un jour, contre la droite, contre le patronat, contre le conservatisme, contre le patriarcat…

Nous reviendrons sur ce dossier une fois le résultat du 24 novembre connu. Cependant, puisqu’en politique rien n’est jamais complètement acquis ou perdu, il serait illusoire de penser que ce résultat, quel qu’il soit, nous dévoile une vérité sur les problèmes qui se posent dans le cas neuchâtelois (et qui concernent l’action syndicale dans tous les secteurs et tous les cantons). Personne ne saura jamais ce qui se serait passé si un résultat inverse s’était imposé dans les urnes, et nous en serons comme toujours réduits à espérer avoir défendu la solution la moins mauvaise, à défaut de connaître avec certitude la meilleure. Ce débat nous a aussi rappelé que le sens d’une victoire ou d’une défaite politique est beaucoup plus difficile à déterminer qu’on pourrait le croire de prime abord. Victoire contre qui, de quelle durée, avec quels effets secondaires, quelle postérité ? La politique ne se résume pas à une opposition entre les sceptiques ou les désabusé·e·s qui pensent que rien n’est possible, et les volontaristes qui espèrent pouvoir agir comme si le monde tel qu’il est n’existait pas. En politique, nous agissons toujours en étant pris dans un jeu qui nous excède et que pourtant nous transformons en y prenant part. C’est dans un milieu trouble que se fait la politique, dans lequel les alternatives évidentes et les choix limpides n’existent pas, et où l’on doit accepter d’agir en assumant les équivoques et les incertitudes. C’est aussi cela, la liberté.


[1] Nous avons appris après le débat que le Conseil d’État neuchâtelois propose de fixer le salaire minimum cantonal à 20 frs l’heure (salaire brut), contre 19 frs dans la CCT signée par Unia. Le montant avancé par le Conseil d’État correspond à 3640 frs brut par mois (pour un plein temps à 42 heures par semaine et sans 13e salaire).

Pages de gauche

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