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«Monnaie pleine»: le capitalisme sans dommages collatéraux

article paru dans le N° 166

Depuis quelques années, il n’y a plus une réunion ou une assemblée lors de laquelle les questions de la monnaie et du crédit sont évoquées sans que ne surgisse un·e inévitable militant·e de l’initiative dite de la «Monnaie pleine», lequel nous explique doctement que celle-ci va régler tous les problèmes de l’économie d’un seul coup, briser le pouvoir des banques, favoriser l’économie et empêcher toute crise future. La première raison pour laquelle Pages de gauche a décidé de consacrer un dossier à cette question est que cette initiative nous semble néfaste, et que ses militant·e·s sont en train non seulement de poser les problèmes à l’envers, mais de défendre des principes qui ne sont pas les nôtres.

Pour s’en convaincre, il suffit d’aller lire leur site Internet, lequel met en avant trois objectifs: garantir de l’argent électronique «aussi sûr que les pièces et les billets», alléger les charges du contribuable, et mettre en place une économie de marché sans privilèges. Par-delà les dimensions techniques de l’initiative, sur lesquelles les différents articles de ce dossier reviennent, arrêtons-nous rapidement sur ces trois objectifs, car ils sont symptomatiques des valeurs défendues par les initiant·e·s.

Garantir que l’argent électronique soit aussi sûr que les pièces et les billets vise deux objectifs. Le premier, c’est que les avoirs dans les banques soient garantis jusqu’au dernier franc. Aujourd’hui, en Suisse, cela ne concerne que les personnes disposant d’un avoir supérieur à 100’000 frs sur un de leurs comptes, puisqu’il s’agit de la somme garantie par l’État en cas de faillite d’une banque. Cela ne concerne donc qu’une proportion très faible de la population, et en aucun cas les catégories populaires. Le second objectif, c’est de lutter contre ce qui, précisément, ne rend pas très «sûrs» les pièces et les billets, à savoir l’inflation. Or l’inflation, on l’oublie souvent aujourd’hui, c’est ce qui affaiblit les rentières·ers et par conséquent, pour autant qu’elles n’échappent pas à toute maîtrise, ce qui renforce les salarié·e·s.

Le second objectif se passe sans doute de commentaires d’un point de vue de gauche. «Monnaie pleine» a des relents assez forts de politique antifiscale, et partant, sous des dehors aguichants, anti-étatique, en considérant qu’il faudrait contracter la dette publique (alors qu’en Suisse, c’est plutôt l’inverse qu’il faudrait faire).

Le troisième objectif donne sa signification  politique à l’initiative: c’est le retour du fantasme d’un capitalisme sans finance et dans  lequel les banques ne rempliraient que des tâches techniques, d’une économie de marché égalitaire et dans laquelle la concurrence serait  transparente.En bref, c’est l’idée que le capitalisme pourrait fonctionner sans crise. Tout  ceci relève malheureusement de l’illusion, car ni la finance ni les distorsions de concurrence ne sont des défauts du capitalisme, elles lui sont au contraire coextensives. Cette initiative fait comme s’il était possible de se débarrasser des problèmes provoqués par une économie capitaliste sans dépasser ce mode de production. Que celui-ci soit réformable, améliorable, y compris sur des points tout à fait fondamentaux, nous n’en disconvenons pas, bien au contraire. Mais oublier que l’économie capitaliste, même réformée, «réencastrée», contrôlée, demeure une économie capitaliste avec tout ce que cela signifie, c’est commettre une erreur à la fois politique et économique.

Pourtant, l’initiative «Monnaie pleine» plaît à gauche, dans le Parti socialiste et dans les syndicats (surtout en Suisse alémanique). Ce n’est pas la première fois que la  gauche se retrouve un peu perdue sur les questions monétaires. Dans les années 1930, les avocat·e·s du «Crédit social» avaient ainsi réussi à conquérir une partie de la gauche avec leurs  arguments. Il est donc nécessaire de reprendre ces questions depuis le début.

La rédaction

webmaster@pagesdegauche.ch

15 commentaires

  1. Observer et comprendre le rôle de la monnaie nous parle de nous et de nos rapport sociaux, commerciaux, … il serait temps de réfléchir, si vous ne le faite pas, la population, les travailleurs-euses, la fameuse classe moyenne qui s’affaissent, tous ensemble de plus en plus instruit, feront leur propre réflexion. C’est par là que les changements viendront, sans violence. Ce qui m’inquiète, c’est qu’en dernier lieu, l’élément le plus dangereux est l’état. C’est ce dernier qui, quand il est acculé au changement, finit par tirer sur la foule. Ca s’est toujours passé comme cela. Patience.

  2. Monnaie Pleine n’est pas issue de partis politiques ! … c’est une association (MOMO – modernisation monétaire) et 120’000 citoyens qui ont signés l’initiative … ne vous en déplaise ou pas ! à vous de voir.

  3. Si vous êtes vraiment de gauche ! … (c’est vous semblez y tenir)

  4. Je ne comprends pas d’ou vous sortez vos référence … ce sont surtout vos conclusions qui m’étonne. Vous pensez vraiment que la BNS soit indépendante ? je n’y crois rien et ce qui est certains c’est que les grandes banques et la finance ne roules pas pour les travailleurs-euses; 90% de la création de monnaie scripturale créée par les banques va à la finance et la spéculation !!!
    Monnaie Pleine réserve la richesse de la création monnétaire pour la société civile (bien entendu, il manque encre l’instance démocratique qui en fera usage et gérera ces deniers). La sécurisation des compte courant est également une garantie pour la population ou les travailleurs-euses si vous préférez. Je ne pense pas que les gens au nom desquelles vous parlez investissent en bourse ou achètent des actions ! Pour la plupart, c’est bien leur compte courant qui est le principal outil de leur gestion d’argent. Ce d’autant plus que les banques pourront continuer à faire leur buisness, mais pas avec la totale garantie des travailleurs-euses. C’est une bonne option.

  5. C’est de la désinformation que de dire que tout va bien aujourd’hui dans le monde la finance ! Les risques sont énorme, vous savez bien que la plupart des observateurs se demandent comment la politique de la BNS va pouvoir se poursuivre après ces années d’intérêts négatifs et de quantativ easing (QE) … Les gros investissement de la BNS (tel un fond spéculatif) avec des taux d’intérêt si bas …. que va-t-il se passer si les taux montent ? … personne n’a de réponse, que des suppositions !!!

  6. « Tout va bien, notre système financier est sain ! » nous disent nos gouvernance (BNS, FINMA, CF, tous en conflit d’intérêt sur le sujet ) … et pourtant, il est correct d’admettre que ce sont les même qui n’ont pas vu venir la crise de 2008 !!! Quel crédit donner à leur conseils ? … pas chère les conseils, ce qui reste certain, c’est que par ces affirmations, ils protègent leur privilège et leurs places ! … 100% confiance !

  7. Monnaie-Pleine ne résoudra pas plus de problème qu’elle prétend en résoudre. Toutefois, elle touche à un point névralgique : l’argent ! … quand allons-nous commencer à donner des outils à la société civile (pour la société civile il faudrait encore améliorer le pouvoir des citoyens) pour que les préoccupations de la population soit entendues et les sujets d’importances, comme les questions d’environnement, prit en main ? car périphériquement aux propositions de l’initiative (que je soutiens et je vous laisse en prendre connaissance) c’est bel et bien un moyen de financer des projets urgents en dehors de l’arbitrage des banques ! car si les banques ont ce privilège historique, récent, de créer de la monnaie Ex Nihilo; c’est elle aussi qui décident des projet à financer ou non ! et à ce titre, on ne peut pas dire qu’ils soit capable d’avoir des appréciations qui tiennent compte de l’étique (voir les invest. de la BNS), du long terme (visions courtes des banques, rendement et court terme), des nécessités liées à l’environnement (vue à long terme), … et on peu ajouter la politique familiale, les logements (eux aussi sont de plus en plus finaciarisé dans des fonds d’invesstissement) … etc. Les possibilités sont importante. Mais voilà, on a beaux entendre la fierté suisse quant à son indépendance, sa neutralité, et soneffiacité … il n’en reste pas moins que quand il faut prendre de l’initiative et avancer véritablement de manière indépendante et neutre … Non, c’est la peur et l’on préfère rester avec les camarades … même si ce sont des gens finalement peu recommandable !

  8. Merci pour votre réponse. Plus que tous vos arguments, cette initiative est foncièrement anti-ultralibéralisme, et foncièrement pro-égalitaire (je vous rappelle qu’aujourd’hui les banquiers ont la seule profession qui permet de CREER de l’argent, c’est inadmissible). Je crois que vous ne réalisez pas les coûts sociaux exhorbiants liés à la fin violente du monde capitaliste que vous espérez tant, personnellement je préfère le faire évoluer en douceur. Salutations

  9. Quand le remède est pire que le mal, cela pose quand même quelques problèmes, non? Pour sortir de l’ésotérisme quelques fondamentaux:
    Sergio Rossi qui soutient l’initiative le dit dans l’interview à Pages de gauche: les fondements théoriques de monnaie pleine sont monétaristes. Bref c’est une initiative anti-keynésienne, anti-syndicale et qui défend une désendettement de l’Etat. C’est un contre-sens au de la Suisse. La politique de désendettement est anti-sociale.
    En outre on ne veut pas plus d’indépendance de la BNS mais moins! Le mandat de la BNS doit aller vers le plein-emploi et pas sur la stabilité des prix. La défense du franc fort est une catastrophe. Enfin, comme le proposent les initiants, supprimer l’inflation revient à favoriser les rentiers au détriment des salariés. Et mettre un place un capitalisme sans crises est une bêtise et certainement pas un but. La monnaie n’est pas neutre mais l’expression d’un rapport de force et notre place est du côté des travailleuses et des travailleurs plutôt que des rentiers.

  10. Le rédacteur de cet article est un extrémiste contre-productif: son point de vue pourrait être comparé à recommander de ne pas sauver les migrants parce que ce n’est pas s’attaquer au problème de fond, ou encore de ne pas tier ses déchets parce que ça ne sauvera pas la planète!
    Madame ou Monsieur, souvenez-vous que ce n’est parce qu’une initiative n’est pas parfaite qu’il faut la rejeter. Vous n’y adhérez pas à 100% certes, mais elle va néanmoins dans le bon sens! Je le répète, ce type d’argumentaire désolant est tout simplement extrémiste. Le mieux est l’ennemi du bien et si nous voulons avancer il faut le faire par étapes. Cette initiative en est une essentielle.

  11. Excellent point de vue!

    En effet, qui devrait créer l’argent?
    * Les banques commerciales (souvent détenus par des investisseurs étrangers)
    OU
    * Un organisme d’état indépendant des politiques et autres pouvoir tenu par la constitution à l’intérêt du peuple Suisse

  12. Bonjour Félix,
    c’est très intéressant que vous parliez des monnaies alternatives et cryptomonaies comme bitcoin car l’initiative, dans les petits textes, demande la légalité de ces monnaies alternative car actuellement, aucune loi suisse interdit ou tolère de battre une autre monnaie que le franc suisse. Il serait possible à terme qu’une loi interdise ces monnaies ce qui, à mon sens, serait terrible car pas d’autre moyen de se délivrer de la « monnaie mondiale » et donc, non locale…

  13. Bonjour,
    Je suis étonné que vous n’aillez pas mis en lumière le principal:
    LA CRÉATION MONÉTAIRE
    la question que met en perspective cette initiative populaire, est la suivante:
    Est-ce à la confédération ou aux banques privées de créer le franc suisse?
    Car à l’évidence, a l’heure actuelle, 90% des francs suisse en circulation son créer par des banques privées comme crédit suisse, ubs etc…
    en parlant d’ubs, trouvez vous normal que la confédération, avec l’argent du peuple, sauve de la faillite ce « fleuron » de l’économie suisse car « to-big to-fail »?
    J’ai l’impression que l’initiative monnaie pleine répondraient non pas à « tous les problèmes économiques » mais bien à ce cas de figure concret.
    Bien sur, c’est un petit pas face aux problèmes gigantesques, dogmatiques et sombres de notre économie actuelle, mais elle a au moins le mérite de se poser une question centrale sur la création monétaire, pilier central de notre société capitaliste…

  14. Dans ce contexte il serait intéressant d’analyser de la même manière la monnaie « vide », sous forme bitcoin, mais parfois aussi sous forme de monnaie locale alternative. Elle plaît également à la gauche. Est-ce que cette confiance est justifiée?

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