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Michael Sandel, Ce que l’argent ne saurait acheter. Les limites morales du marché

Refus de marché

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Michael Sandel, professeur à l’université Harvard, est un des plus célèbres philosophes politiques du monde anglophone. Ses ouvrages et ses cours sur la justice remportent un grand succès auprès d’étudiant-e-s qui commencent à rejeter l’apologie permanent de la compétition et du marché au profit d’une approche plus attentive à l’éthique des relations entre êtres humains.

Son dernier livre, qui vient d’être traduit en français sous le titre Ce que l’argent ne saurait acheter, fournit une agréable et pédagogique introduction à ses travaux, malgré une traduction bâclée et une introduction hors de propos du pénible Jean-Pierre Dupuy (une fois de plus, honte à l’édition française !). La thèse centrale de cet ouvrage est que le marché envahit de plus en plus de domaines de l’existence (parier sur la mort d’autrui avec l’achat de polices d’assurance-vie ; payer pour donner le nom d’une entreprise à un stade sportif ; payer pour contourner la loi sur l’enfant unique en Chine ; etc.) , et que cette invasion corrompt ces domaines.

Un chapitre particulièrement amusant concerne tous les stratagèmes payants qui sont en train de remplacer une pratique éminemment démocratique : faire la queue. Sandel commence par des exemples relativement anecdotique, par exemple lorsque des petits malins font la queue pour récupérer des billets de théâtre gratuit et les revendre à d’autres qui n’ont pas envie d’attendre mais ont les moyens de payer. Il poursuit en révélant l’existence d’entreprises qui embauchent des sans-abris pour faire la queue au Congrès américain afin d’obtenir des places pour les lobbyistes de certaines industries dans des salles avec des places limitées. Il termine en donnant des exemples où l’accès à des soins rationnés (comme par exemple à des implantations d’organe) est attribué non pas en fonction du besoin médical ou de l’ordre d’arrivée sur une liste d’attente mais suivant la capacité de payer des patients.

Au travers de très nombreux exemples Sandel conteste radicalement une des thèses principales de l’économie néoclassique dominante qui voudrait que le bien-être social soit maximisé lorsque des individus peuvent échanger librement. À l’inverse, il montre que l’introduction de la marchandisation de certaines pratiques dégrade leur objet. Par exemple, on doit considérer que l’accès au Congrès américain relève d’un droit civique élémentaire et égal entre les citoyen-ne-s : il semble dès lors choquant que celles et ceux qui en ont les moyens puissent avoir un accès facilité, car cela donne l’impression que le gouvernement agit comme une entreprise commerciale.

Un autre exemple particulièrement intéressant concerne la tentative d’une directrice de crèche de contraindre les parents d’enfants à venir récupérer leur progéniture à l’heure. En effet si les parents arrivent en retard les éducateur/trice-s de la petite enfance ne peuvent pas simplement abandonner les enfants sans surveillance et rentrer à leur domicile.  Pour tenter de « responsabiliser » les quelques parents qui arrivaient en retard cette directrice a introduit un système d’amende proportionnel au retard de la récupération des enfants. Résultat ? De plus en plus de parents sont arrivés en retard. Ils ont en effet assimilé le paiement de l’amende au paiement d’un service de garde étendu. Tant que le fait d’arriver à l’heure reposait sur une responsabilité morale la plupart des parents se faisaient un devoir de venir chercher leurs enfants dans les délais, l’introduction d’une monétarisation (par le biais de l’amende) a été assimilé à une extension payante du service et utilisé en tant que tel.

La thèse centrale de l’ouvrage est donc qu’il existe des limites éthiques au marché et que celui-ci doit rester dans son domaine tandis que d’autres manières d’évaluer et de valoriser les relations sociales doivent prévaloir dans d’autres sphères de l’existence. Ainsi, les analyses de Sandel peuvent être mobilisées par la gauche pour plaider en faveur de limites au marché (notons toutefois que la droite conservatrice, qui n’est pas libérale économiquement, peut également s’appuyer sur des arguments semblables). Son plaidoyer reste toutefois très idéaliste et repose sur la croyance normative en l’existence de sphères sociales différenciées a priori. Il me semble que pour la gauche cette croyance est problématique. Elle peut bien sûr être utilisée de manière instrumentale dans des combats politiques particuliers, mais elle fait l’économie de ce qu’il y a de spécifique au capitalisme. En réalité rien chez Sandel ne permet d’expliquer cette extension permanente de la sphère du marché et de l’argent, et l’essentiel de son argumentation fait appel au bon vieux temps.

Tant que la philosophie éthique persistera à ne pas s’intéresser à la manière dont la richesse est produite, et donc aux processus d’exploitation économique et aux inégalités de classe, elle ne pourra que continuer à produire ce genre de plaidoyer moraux sans réel mordant.

Romain Felli

A lire : Michael Sandel, Ce que l’argent ne saurait acheter. Les limites morales du marché, Paris, Le Seuil, 2014.

 

 

 

 

 

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