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Massacre à Ankara : crise de gouvernance en Turquie

 

Plus de cent personnes ont perdu la vie et environ trois cents ont été blessées dans un attentat commis le 10 octobre à Ankara. Environ 15’000 personnes étaient rassemblées devant la gare d’Ankara pour revendiquer «la paix immédiate» au Kurdistan. C’est un troisième attentat depuis le début de l’été. Le 5 juin à Diyarbakir, lors d’un grand rassemblement à la veille des élections du 7 juin, six personnes sont mortes et plus de cent personnes ont été blessées. Le 20 juillet, dans le district de Suruç, près de la frontière syrienne, 34 jeunes universitaires apportant de l’aide humanitaire aux réfugié·e·s ont été tués, alors que plus de 80 personnes étaient blessées dans un autre attentat kamikaze. De manière obsessionnelle, les autorités  ont montré du doigt le mouvement kurde et l’extrême gauche turque. Or, si ces mouvements ont mené des actions de violence contre les forces de l’ordre, ils n’ont jamais commis de tels actes contre les civils. Peu après, le gouvernement de l’AKP (islamo-conservateur) a accusé cette fois-ci Daesh, alors que ce dernier n’a revendiqué aucun de ces attentats.

 

Le Parti démocratique des peuples (HDP), principal parti pro-kurde de Turquie, un des initiateurs de la manifestation d’Ankara aux côtés des deux grands syndicats du pays KESK (services publics) et DISK (ouvrier) a dénoncé ce «massacre féroce et barbare» en mettant en cause le gouvernement. «Nous sommes confrontés à un État meurtrier qui s’est transformé en mafia», a réagi son co-président Selahattin Demirtas.

 

Plusieurs jours après l’attentat, la Turquie ne connaît pas encore le nombre des victimes. Les auteurs de ces trois massacres n’ont pas été arrêtés à ce jour. La Turquie pense à ses plaies. Elle est sous le choc à trois semaines des élections législatives anticipées, qui sont devenues le seul espoir de cette stratégie du chaos conduite par M. Erdogan depuis le printemps dernier.

 

L’hypothèse soutenant l’implication de l’État turc via le groupe État islamique est bien plus probable, compte tenu des liens étroits qui existeraient avec le pouvoir turc, d’autant que l’organisation islamiste a déjà attaqué sur sol turc. Si Daesh est responsable de l’attentat, ce n’est pas la Turquie qu’il a frappé, ce sont les Kurdes et la gauche laïque. En Turquie, l’opinion publique dominante sait qu’il y a une complaisance, sinon une véritable connivence entre les services de renseignement turcs, voire le président Erdogan lui-même, et l’État islamique. Depuis fin juillet, on voit bien que l’armée turque, dans le cadre de la coalition internationale, ne frappe que des cibles kurdes en Syrie et au Kurdistan irakien, et certainement pas les islamistes liés à Daesh.

 

La Turquie n’a pas vu cela, même dans les années 1990, époque où l’armée turque menait une politique de la terre brûlée au Kurdistan. C’est propre à l’époque du gouvernement AKP que les kamikazes attaquent les civils manifestant pacifiquement. Aujourd’hui, Daesh a des centaines de cellules criminelles à l’intérieur de Turquie. Plus de 3000 citoyen·ne·s turques·cs sont parmi les djihadistes en Syrie et en Irak.

 

Le massacre d’Ankara pourrait avoir une conséquence directe sur le résultat des élections législatives prévues le 1er novembre. Un tel attentat chez soi et le sentiment d’insécurité qui l’accompagne contribuent à la stratégie du chaos, en réactivant des sentiments nationalistes pour pouvoir se présenter comme le seul bouclier de la nation. C’est ce qu’Erdogan veut faire. Le scrutin pourrait aussi être reporté à cause du «contexte sécuritaire», ce qui profiterait aussi à Erdogan car il est annoncé perdant dans les sondages.

 

Ce massacre à Ankara, restera pendant des décennies dans le mémoire des peuples de Turquie comme un trauma. Il y a un véritable manque de confiance envers le gouvernement AKP, ce qui se transforme en une mise en question de tout le système dans une conjoncture de crise régionale. Comme il disait Ruhi Su, le grand chanteur turco-arménien: «Dans ma patrie le sang d’un Homme vaut moins que le prix de l’eau».

Ihsan Kurt*, Conseiller communal socialiste, Prilly, Membre du comité de soutient au HDP (Parti démocratique des peuples).

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